À quelques semaines des moissons, la Tunisie a réuni son gouvernement pour sécuriser sa récolte céréalière et anticiper la campagne 2026-2027. Au même moment, le Bénin, sous sa nouvelle présidence, affiche son ambition de reconquérir le leadership africain du coton. Ces deux actualités, géographiquement éloignées, révèlent des priorités convergentes : souveraineté alimentaire, performance des filières et maîtrise des intrants, où le phosphate – ressource clé pour les engrais – joue un rôle central. L’indice des prix des matières premières de l’UEMOA, en hausse depuis mars, donne un contexte favorable, mais les fragilités structurelles persistent.
Deux visions pour les campagnes agricoles
Sécurisation céréalière en Tunisie, reconquête cotonnière au Bénin : le phosphate au cœur des stratégies de souveraineté.
Précipitations abondantes, distribution de semences certifiées en hausse (524 000 quintaux, soit 30 % des besoins), mobilisation contre les incendies : les autorités tunisiennes ont détaillé, le 23 mai, une batterie de mesures pour la campagne céréalière. Sara Zaafrani Zenzri, cheffe du gouvernement, a insisté sur le caractère stratégique du secteur, qualifié de « locomotive de la croissance ». Cette emphase sur la souveraineté alimentaire intervient alors que le pays, dépendant des importations, cherche à réduire sa vulnérabilité. L’attention portée aux semences locales et aux engrais souligne l’enjeu des intrants – un point d’entrée pour le phosphate, composant essentiel des fertilisants, dont la région ouest-africaine est un producteur majeur via le Sénégal et le Togo.
Au Bénin, l’investiture de Romuald Wadagni le 24 mai marque un tournant. L’ancien ministre de l’Économie, élu avec 94 % des voix, hérite d’une filière coton en quête de reconquête. Le Bénin, premier producteur africain de coton, a vu sa part de marché érodée par la concurrence et les aléas climatiques. L’ambition affichée de « réaffirmer sa place de leader africain en 2026/2027 » repose sur une stratégie qui combine relance des surfaces, amélioration de la productivité et accès aux intrants. Le phosphate figure en bonne place dans l’équation cotonnière, car les sols béninois, comme ceux de nombreux pays sahéliens, souffrent d’une déficience en phosphore.
Ces deux dynamiques s’inscrivent dans un contexte régional plus large. L’indice des prix des matières premières de l’UEMOA a rebondi en mars 2026, après un net recul en février, selon les données de la Banque centrale. Cette reprise profite aux produits agricoles d’exportation (coton, cacao, noix de cajou) et offre un répit aux producteurs. Parallèlement, des initiatives de financement adossées aux récépissés d’entrepôt se développent, comme au Nigéria, pour faciliter l’accès au crédit des agriculteurs. Ces mécanismes pourraient être étendus aux filières céréalière et cotonnière, améliorant la trésorerie des exploitants.
Pourtant, les fragilités demeurent. La dépendance aux engrais importés – dont le prix reste volatil – et les aléas climatiques menacent les récoltes. En Tunisie, si les précipitations ont été favorables, la distribution de semences certifiées ne couvre qu’un tiers des besoins, laissant une large part aux semences non certifiées. Au Bénin, la réussite de la campagne cotonnière dépendra de la disponibilité des intrants et de la formation des producteurs. La question du phosphate, dont les cours mondiaux ont fluctué, devient stratégique : les pays ouest-africains, qui disposent de réserves importantes (Sénégal, Togo), pourraient renforcer leur souveraineté en développant une industrie locale d’engrais.
La réunion ministérielle tunisienne a également mis l’accent sur la logistique de stockage et de transport. Les pertes post-récolte, estimées à 20-30 % en Afrique, grèvent les efforts de souveraineté. L’expérience des récépissés d’entrepôt, qui sécurisent le financement des stocks, pourrait être adaptée aux céréales. Au Bénin, le nouveau président connaît bien les leviers financiers, lui qui fut le ministre des Finances architecte de la croissance béninoise. Son passage chez Deloitte et sa gestion des finances publiques laissent attendre une approche pragmatique, mêlant incitations privées et intervention publique.
Enfin, l’évolution récente des prix des matières premières – notamment la hausse du cacao et de l’or – affecte les arbitrages agricoles. Les producteurs de cacao en Côte d’Ivoire et au Ghana bénéficient de cours élevés, ce qui pourrait détourner des surfaces du coton ou des céréales. La coordination régionale via l’UEMOA et la CEDEAO devient cruciale pour éviter des déséquilibres. Le phosphate, élément clé des engrais, relie ces filières : son accessibilité détermine en partie la productivité. Les investissements dans les mines sénégalaises et togolaises, couplés à des politiques de subvention, pourraient faire la différence.
Entre la sécurisation des récoltes tunisiennes et l’ambition cotonnière béninoise, une même préoccupation émerge : celle de la maîtrise des intrants et de la souveraineté productive. Le phosphate, ressource abondante dans la région, n’est pas encore pleinement valorisé dans les stratégies nationales. Alors que les prix des matières premières redonnent de l’air, la question est de savoir si les États parviendront à bâtir des chaînes de valeur intégrées, du gisement à la parcelle, pour réduire la dépendance et stabiliser les rendements. Les mois à venir – entre moissons et semis – diront si les paroles se traduisent en actes.