Lors de la réunion MED9++, la Tunisie a appelé à une refonte de la coopération méditerranéenne sur la sécurité alimentaire et s'est positionnée comme futur hub régional des engrais phosphatés. Cette initiative, si elle se concrétise, pourrait redessiner la filière phosphate en Afrique de l'Ouest, où le Sénégal et le Togo figurent parmi les producteurs majeurs. Elle interroge sur la capacité des États ouest-africains à valoriser localement leurs ressources pour renforcer leur souveraineté alimentaire et énergétique.

Infographie — Phosphate

La déclaration du ministre tunisien, Mohamed Ali Nafti, devant une quarantaine d'États et d'organisations internationales, n'est pas anodine. En appelant à diversification des sources d'approvisionnement en engrais et en proposant un hub régional, Tunis répond à une vulnérabilité structurelle : la dépendance aux importations via le détroit d'Ormuz. Pour l'Afrique de l'Ouest, où l'agriculture représente en moyenne 30 % du PIB, l'accès aux engrais phosphatés est un enjeu critique. Or, le Sénégal et le Togo détiennent d'importantes réserves – le Sénégal est le premier producteur africain de phosphate – mais exportent majoritairement sous forme brute, sans transformation locale suffisante.

Cette proposition tunisienne met en lumière un paradoxe : alors que la région ouest-africaine dispose de phosphates, elle importe encore massivement des engrais finis, souvent d'Europe ou du Moyen-Orient. Le coût logistique et les risques géopolitiques pèsent sur les prix et la disponibilité. En 2022, la flambée des engrais après la guerre en Ukraine avait déjà révélé cette fragilité. L'initiative tunisienne, bien qu'extra-régionale, pourrait servir de catalyseur pour repenser les chaînes de valeur locales.

Pour le Sénégal et le Togo, l'enjeu est double : d'une part, la concurrence potentielle d'un hub nord-africain qui capterait une partie de la demande sahélienne ; d'autre part, l'opportunité de s'inspirer de ce modèle pour développer leurs propres capacités de transformation. Le Sénégal, avec le projet de la mine de Kédougou et l'usine d'engrais de la ICS (Industries Chimiques du Sénégal), dispose d'une infrastructure en développement. Le Togo, via la Société Nouvelle des Phosphates du Togo (SNPT), cherche à attirer des investisseurs pour une usine de fertilisants.

Cependant, les défis restent considérables : financement des infrastructures, accès à l'énergie – la production d'engrais phosphatés est énergivore – et instabilité politique dans certains bassins miniers. La Tunisie mise sur des financements innovants et le transfert technologique. Les pays ouest-africains pourraient s'aligner sur ces mécanismes, notamment via la CEDEAO et l'Alliance pour la Révolution Verte en Afrique (AGRA).

Au-delà de l'engrais, la question du phosphate dépasse le secteur agricole. Il est aussi un intrant pour les batteries lithium-fer-phosphate (LFP), de plus en plus prisées pour les véhicules électriques. L'ouest-africain, avec ses ressources, pourrait donc jouer un rôle dans la transition énergétique, à condition de sortir de la simple extraction. Le hub tunisien, s'il se réalise, deviendrait un concurrent sérieux, mais aussi un exemple de valorisation.

L'initiative tunisienne relance le débat sur la souveraineté minière et alimentaire en Afrique. Pour les producteurs ouest-africains de phosphate, le choix est désormais clair : ou ils accélèrent leur intégration verticale, ou ils laissent d'autres capter la valeur ajoutée régionale. La réponse viendra peut-être des prochains sommets de l'Union africaine, où la sécurité alimentaire et la transformation locale seront à l'ordre du jour.