Les prix des engrais connaissent leur deuxième forte hausse en quatre ans, sous l’effet de tensions géopolitiques mondiales. Pour le Sénégal et le Togo, producteurs de phosphate, cette conjoncture relance les débats sur la transformation locale et les retombées fiscales. Au-delà de l’aubaine conjoncturelle, c’est la question de la souveraineté régionale en intrants agricoles qui se pose.
Le marché mondial des engrais est de nouveau sous tension. Le 29 avril 2026, les cotations du DAP russe atteignent 1,245 million de VND par sac au Vietnam, soit 150 000 VND de plus que le DAP coréen, tandis que l’urée Ca Mau s’échange à 675 000 VND. Cette flambée, la seconde en quatre ans, trouve son origine dans les conflits qui perturbent les chaînes d’approvisionnement – guerre en Ukraine, sanctions, restrictions à l’exportation de Moscou. Dans ce contexte, les pays producteurs de phosphate comme le Sénégal et le Togo voient leur matière première prendre une valeur stratégique inédite.
Pour le Sénégal, qui exploite l’une des plus grandes réserves de phosphate au monde via la Société Sénégalaise des Phosphates (SSP) et les gisements de Matam, les recettes d’exportation pourraient bondir. Togo, de son côté, mise sur son phosphate de qualité pour répondre à la demande croissante d’engrais phosphatés. Mais au-delà des gains immédiats, la question centrale est celle de la transformation locale. Produire du DAP ou du NPK sur place permettrait non seulement de capter davantage de valeur ajoutée, mais aussi de sécuriser l’approvisionnement des agriculteurs ouest-africains, aujourd’hui dépendants des importations.
Cette dépendance a un coût : les prix élevés des engrais pénalisent les petits exploitants de la région, qui voient leurs coûts de production exploser sans garantie de hausse des prix agricoles. Au Sénégal, où l’agriculture emploie près de 60 % de la population active, la flambée des intrants pourrait accentuer l’insécurité alimentaire. D’où l’urgence de relocaliser la production d’engrais, comme le prévoit le Plan Sénégal Émergent avec le projet de complexe chimique de Dakar. Le Togo, via sa zone de transformation agro-industrielle de l’Est, explore des partenariats pour ériger des unités de fabrication de phosphate d’ammonium.
Sur le plan des investissements, le contexte est porteur. La hausse des prix du phosphate brut – qui suit celle des engrais – attire les fonds souverains et les groupes miniers internationaux. Le Sénégal et le Togo pourraient ainsi renégocier les termes des contrats miniers à leur avantage, exigeant des clauses de transformation locale. Mais cet équilibre est fragile : une accalmie géopolitique ferait chuter les cours, rendant moins rentables les projets de transformation. La clé réside dans la création d’un marché régional des engrais, porté par la CEDEAO, qui amortirait les chocs extérieurs.
En parallèle, la flambée des engrais pose la question de la souveraineté énergétique des États miniers. La production de phosphate transformé est gourmande en énergie – gaz, électricité. Le Sénégal, qui démarre l’exploitation de ses champs gaziers (Grand Tortue Ahmeyim), dispose d’un atout pour verticaliser sa filière. Le Togo, moins doté en hydrocarbures, mise sur l’hydroélectricité et le solaire. L’enjeu dépasse donc le simple commerce du phosphate : il s’agit de bâtir une filière intégrée, de la mine à l’engrais, qui renforce l’autonomie régionale.
La hausse des prix des engrais de 2026 agit comme un révélateur des fragilités et des opportunités de l’Afrique de l’Ouest. Alors que le Sénégal et le Togo cherchent à monétiser leurs phosphates, la volatilité des marchés mondiaux rappelle que la souveraineté ne se décrète pas : elle se construit via des infrastructures, des accords régionaux et une vision de long terme. La question n’est plus de savoir si la région peut produire ses propres engrais, mais à quel prix et à quelle échelle.