Le 28 avril 2026, un projet de loi bipartisan a été déposé au Congrès américain pour abroger les droits compensateurs imposés depuis 2020 sur les importations d'engrais phosphatés marocains. Cette initiative, portée par des associations agricoles américaines, intervient dans un contexte de contestation sociale croissante autour de l'exploitation du phosphate au Sénégal, notamment à Agnam Thiodaye. Elle rebat les cartes d'une filière stratégique pour l'Afrique de l'Ouest, où le Sénégal et le Togo cherchent à accroître leur souveraineté énergétique et leurs revenus miniers.

Infographie — Phosphate

Le Lowering Input Costs for American Farmers Act, présenté par les sénateurs Roger Marshall et Mariannette Miller-Meeks, traduit une lassitude des producteurs américains de maïs, soja et coton face à la flambée des coûts des fertilisants. Depuis 2020, les droits compensateurs sur les engrais marocains et russes avaient été instaurés à la suite d'une plainte de Mosaic Company, mais ils ont contribué à renchérir les intrants. Comme le rappelle Jed Bower, président de la National Corn Growers Association, les agriculteurs américains subissent ces surcoûts depuis cinq ans, pesant sur leur compétitivité.

Cette évolution législative américaine a des implications directes pour l'Afrique de l'Ouest. Le Maroc, via l'OCP, domine le marché mondial du phosphate et des engrais. Une levée des droits pourrait accroître ses exportations vers les États-Unis, et par ricochet modifier l'équilibre régional. Pour les producteurs ouest-africains comme le Sénégal (Industries Chimiques du Sénégal, ICS) et le Togo (Office togolais des phosphates), la concurrence s'intensifierait sur le marché international, mais aussi sur le marché africain où OCP est très présent.

Or, en ce mois de mai 2026, l'actualité sénégalaise rappelle que l'exploitation du phosphate n'est pas sans heurts. À Agnam Thiodaye, dans le nord du pays, des habitants ont manifesté contre l'exploitation du phosphate sur leurs terres, dénonçant des « menaces armées » et un modèle incompatible avec l'avenir agricole de la région. Ces tensions, rapportées par la presse locale, illustrent les difficultés de concilier développement minier et acceptation sociale. Elles s'inscrivent dans un contexte de méfiance croissante envers les projets extractifs, perçus comme accaparant les ressources sans bénéfice local.

Au Togo, le gouvernement a fait du phosphate un pilier de sa stratégie de transformation industrielle, avec le projet de création d'une usine d'engrais à Kpémé. Mais le pays reste dépendant des cours mondiaux et des décisions commerciales des grands acteurs comme les États-Unis ou le Maroc. L'initiative américaine, si elle aboutit, pourrait rediriger les flux d'engrais marocains vers les États-Unis au détriment de l'Afrique de l'Ouest, ou au contraire stimuler une baisse des prix bénéfique aux agriculteurs locaux.

Pour les États ouest-africains, l'enjeu est double : sécuriser leurs recettes d'exportation tout en répondant aux demandes de souveraineté alimentaire et de justice sociale. Le projet de loi américain, bien que centré sur les intérêts agricoles des États-Unis, met en lumière l'interdépendance des marchés et la fragilité des stratégies nationales. Il intervient à un moment où le Sénégal s'efforce de relancer sa production de phosphate et d'engrais, après des années de difficultés financières de l'ICS, et où le Togo cherche à attirer des investissements étrangers pour moderniser sa filière.

Dans ce paysage, les tensions à Agnam Thiodaye ne sont pas anecdotiques : elles signalent un réveil des communautés locales qui exigent une meilleure répartition des bénéfices, une transparence accrue et des garanties environnementales. Si le contexte américain ouvre une opportunité commerciale pour certains, il pose aussi la question de la soutenabilité sociale des modèles extractifs en Afrique de l'Ouest.

La proposition de loi américaine sur les engrais marocains illustre une fois de plus que les décisions prises à Washington, Moscou ou Rabat ont des répercussions directes sur les filières minières ouest-africaines. Mais au-delà des arbitrages commerciaux, c'est la question de la souveraineté régionale qui est posée : comment les pays comme le Sénégal et le Togo peuvent-ils tirer parti de leurs ressources phosphatées tout en répondant aux aspirations de leurs populations? Alors que la demande mondiale de fertilisants reste structurellement forte, la réponse ne pourra pas faire l'impasse sur un dialogue renoué entre États, investisseurs et communautés locales.