Le 29 avril 2026, des sénateurs républicains ont déposé une proposition de loi pour supprimer les droits de douane sur les engrais phosphatés marocains. Cette mesure, si elle était adoptée, fragiliserait les positions concurrentielles des producteurs ouest-africains comme le Sénégal et le Togo. Elle interroge aussi la capacité de ces pays à tirer parti de leurs ressources minières dans un contexte de tensions commerciales et de quête de souveraineté alimentaire.

La proposition de loi S.4418, portée par Cindy Hyde-Smith et Roger Marshall, vise à alléger le coût des intrants agricoles pour les agriculteurs américains en supprimant les droits compensateurs imposés en 2021 sur les engrais phosphatés marocains. Le texte met en avant la dépendance des États-Unis à des engrais abordables et la pression sur les marges agricoles. Derrière cette initiative, c'est tout l'équilibre du marché mondial du phosphate qui est en jeu.

Le Maroc, premier exportateur mondial de phosphate, verrait sa compétitivité renforcée sur le marché américain, au détriment des producteurs ouest-africains. Le Sénégal, via sa filiale Industries Chimiques du Sénégal (ICS), et le Togo, avec la Société Nouvelle des Phosphates du Togo (SNPT), écoulent une partie de leur production aux États-Unis. Une baisse des droits de douane pour le Maroc risquerait de comprimer leurs marges déjà fragiles, dans un secteur où la rentabilité est liée aux volumes et aux coûts logistiques.

Au-delà de l'aspect commercial, cette proposition révèle les fragilités des stratégies de développement basées sur l'exportation de matières premières. Le Sénégal et le Togo ont engagé des réformes pour attirer les investissements étrangers et moderniser leurs filières phosphatières. Mais la dépendance à des marchés extérieurs, conjuguée aux distorsions concurrentielles, limite leur capacité à capter davantage de valeur ajoutée.

La question de la souveraineté énergétique régionale est aussi posée. Le phosphate est un intrant clé pour la production d'engrais, essentielle à la sécurité alimentaire en Afrique de l'Ouest. Alors que la CEDEAO promeut une agriculture plus autonome, la perte de parts de marché aux États-Unis pourrait obliger le Sénégal et le Togo à se tourner vers des marchés régionaux, où les prix sont souvent moins rémunérateurs. Cette réorientation pourrait néanmoins renforcer les chaînes de valeur locales si elle s'accompagne d'investissements dans la transformation.

Enfin, ce projet de loi s'inscrit dans un contexte de recomposition des alliances commerciales. Les États-Unis cherchent à réduire leurs coûts agricoles, tandis que le Maroc consolide ses positions grâce à des accords bilatéraux. Pour les pays ouest-africains, l'enjeu est de diversifier leurs débouchés et de monter en gamme, sous peine de voir leurs ressources minières servir de variable d'ajustement dans des rivalités qu'ils ne maîtrisent pas.

Cette proposition de loi américaine rappelle que les pays ouest-africains producteurs de phosphate doivent accélérer leur intégration régionale et leur industrialisation. La transformation locale en engrais ou en produits chimiques apparaît comme une voie pour réduire la dépendance aux marchés volatils et renforcer leur souveraineté économique. Reste à savoir si les gouvernements de Dakar et de Lomé sauront saisir cette fenêtre pour repenser leur modèle extractif.