Une proposition de loi déposée au Sénat américain vise à annuler les droits compensateurs sur les engrais phosphatés marocains, instaurés en 2021. Objectif : soulager des agriculteurs américains étranglés par la flambée des prix liée aux tensions au Moyen-Orient. Mais cette initiative, si elle aboutit, pourrait avoir des répercussions bien au-delà de l'Atlantique, notamment en Afrique de l'Ouest, premier importateur mondial d'engrais par habitant.

Portée par le sénateur républicain Roger Marshall, la proposition intervient dans un contexte de crise aiguë pour le monde agricole américain. La fermeture quasi totale du détroit d’Ormuz et la hausse de 49 % du prix de l’urée ont mis à genoux 70 % des exploitants, selon les syndicats. Depuis 2021, les droits de douane visant le groupe OCP ont coûté 6,9 milliards de dollars aux agriculteurs américains, selon une étude citée par les sénateurs. Ce revirement illustre la dépendance des États-Unis à l’égard du phosphate marocain, dont le royaume détient plus de 70 % des réserves mondiales.

Pour l’Afrique de l’Ouest, cette évolution est lourde de conséquences. La région importe l’essentiel de ses engrais, dont une part significative provient du Maroc. OCP, déjà très présent via des filiales et des coentreprises au Nigeria, au Ghana et en Côte d’Ivoire, pourrait voir sa compétitivité renforcée si les taxes américaines sont levées. Une baisse des prix mondiaux du phosphate profiterait directement aux agriculteurs ouest-africains, qui consacrent une part croissante de leurs revenus aux intrants. Mais elle risque aussi d’accroître leur dépendance à un seul fournisseur, dans un contexte de volatilité des marchés.

Cette initiative américaine s’inscrit dans un mouvement plus large de réévaluation des politiques commerciales liées aux engrais. L’Union européenne, elle aussi, réfléchit à des mesures pour sécuriser ses approvisionnements, tandis que le Brésil et l’Inde multiplient les accords avec Rabat. Pour l’Afrique de l’Ouest, le défi reste de transformer cette opportunité en levier de développement. Plusieurs pays, comme le Sénégal et le Togo, tentent de développer leur propre industrie phosphatée, mais les investissements restent lourds et les délais longs.

Au-delà des prix, c’est la question de la souveraineté alimentaire qui est posée. Les crises successives – Covid-19, guerre en Ukraine, tensions au Moyen-Orient – ont rappelé la fragilité des chaînes d’approvisionnement mondiales. La levée des taxes américaines pourrait offrir un répit aux agriculteurs ouest-africains, mais elle ne résout pas le problème structurel : la dépendance aux importations. OCP, de son côté, a annoncé des investissements massifs dans des usines de production en Afrique, signe que le groupe anticipe une demande croissante.

Ce mouvement américain, s’il se concrétise, pourrait accélérer une reconfiguration des flux d’engrais vers l’Afrique de l’Ouest. Mais il pose aussi la question de la capacité des États de la région à construire une industrie locale, pour ne plus subir les décisions prises à Washington ou à Rabat. La sécurité alimentaire ouest-africaine se joue désormais sur plusieurs échiquiers à la fois.