Alors que la Tunisie relance son secteur phosphatier avec le soutien affiché des États-Unis, l'UEMOA fait du phosphate-engrais l'un des piliers de sa stratégie agricole régionale. Cette convergence d'intérêts révèle une dynamique plus large : la course à la souveraineté alimentaire et minière s'accélère en Afrique de l'Ouest, sur fond de tensions commerciales mondiales et de nouvelles alliances stratégiques.

Infographie — Phosphate

Un retour en grâce du phosphate tunisien

Le phosphate, longtemps parent pauvre des économies nord-africaines, redevient un actif géostratégique. En Tunisie, le projet Gasaat, porté par l'australienne PhosCo, affiche désormais 166,6 millions de tonnes de ressources à Kasserine. Surtout, Washington a lancé début août un programme de financement pouvant atteindre 1,536 million de dollars pour attirer les investisseurs privés américains, avec l'ambition de mobiliser plus de 100 millions de dollars. Cette initiative, baptisée "Safeguarding U.S. Critical Minerals Supply Chains", s'inscrit dans une logique de sécurisation des chaînes d'approvisionnement en minéraux critiques, dont le phosphate fait partie.

Ce retour de la Tunisie sur la scène phosphatier contraste avec son déclin post-2011 : la production est passée de 2,9 millions de tonnes en 2023 à 3,9 millions en 2025, un rebond encore loin des 8 millions d'avant la révolution. Les exportations restent volatiles, avec un recul de 11,9 % sur les sept premiers mois de 2026. Mais le signal américain est clair : le phosphate devient un enjeu de sécurité nationale pour les grandes puissances.

L'UEMOA et la souveraineté agricole régionale

Dans le même temps, l'UEMOA a présenté en juin son Livre blanc sur la croissance agricole, identifiant le phosphate-engrais comme l'un des trois secteurs clés, avec le riz et le coton-textile. Cette stratégie vise à réduire la dépendance alimentaire de la région, qui importe massivement ses engrais. Or, les gisements de phosphate existent au Sénégal (avec ICS), au Togo, au Burkina Faso et au Mali. L'enjeu est de transformer localement cette ressource en engrais pour soutenir une agriculture ouest-africaine en pleine mutation.

Cette dynamique régionale s'articule avec les grands projets énergétiques qui redessinent l'économie de la zone. Le gaz naturel du projet GTA, entre le Sénégal et la Mauritanie, est entré en production, offrant une source d'énergie abondante pour les industries locales, y compris les usines d'engrais. De même, le pétrole de Sangomar, au Sénégal, commence à générer des revenus qui pourraient financer des infrastructures. Ces ressources énergétiques pourraient abaisser les coûts de production du phosphate et des engrais, rendant l'industrialisation plus compétitive.

Une fenêtre géopolitique ouverte

Le contexte mondial joue en faveur de cette course au phosphate. Les tensions commerciales, notamment les droits de douane suspendus temporairement par les États-Unis, ont perturbé les chaînes d'approvisionnement. Les grandes puissances cherchent à sécuriser leurs approvisionnements en minéraux critiques, et l'Afrique de l'Ouest dispose de réserves convoitées. La Tunisie attire les capitaux américains, tandis que la Chine renforce ses positions en Afrique de l'Est. Cette compétition offre aux pays ouest-africains une marge de négociation inédite.

Cependant, les défis demeurent. La maîtrise de la propriété, de l'eau et de l'environnement reste cruciale pour éviter les écueils du passé. Les ressources annoncées ne sont pas encore des réserves exploitables. L'industrialisation nécessite des investissements lourds et une stabilité politique. Par ailleurs, l'orpaillage illégal au Burkina Faso et au Mali détourne des ressources et crée des tensions, tandis que la sécurité dans le Sahel reste précaire.

Vers une nouvelle donne régionale ?

L'économie du Sénégal, avec ses nouvelles ressources en hydrocarbures, pourrait devenir le moteur d'une intégration régionale renforcée. Le phosphate sénégalais, combiné au gaz de GTA, pourrait alimenter une industrie d'engrais compétitive, bénéfique à toute l'UEMOA. Mais cela suppose une vision politique claire et une coopération régionale effective.

La question n'est plus de savoir si le phosphate redevient stratégique, mais qui contrôlera sa transformation en valeur ajoutée. L'Afrique de l'Ouest a l'opportunité de passer du statut d'exportateur de matière première à celui de producteur d'engrais, contribuant ainsi à sa propre souveraineté alimentaire. Les prochains mois seront décisifs pour observer si les annonces se concrétisent en projets industriels durables.

La convergence entre l'intérêt américain pour le phosphate tunisien et la stratégie agricole de l'UEMOA illustre une recomposition plus large des chaînes de valeur mondiales. L'Afrique de l'Ouest, riche en ressources minières et énergétiques, se trouve à un carrefour : elle peut soit subir la compétition des grandes puissances, soit en tirer parti pour bâtir une industrie locale créatrice d'emplois et de valeur. La réponse dépendra de la capacité des États à négocier des partenariats équilibrés et à investir dans les infrastructures et la formation.