Alors que l'exploitation du phosphate cristallise les tensions à Agnam Thiodaye au Sénégal, où les populations locales contestent les conditions d'extraction, un projet concurrent émerge en Tunisie. L'australien PhosCo vient de consolider 166,6 millions de tonnes de ressources sur son projet Gasaat, avec un procédé métallurgique simplifié qui réduit les coûts. Cette double annonce interroge la position du Sénégal et du Togo sur le marché ouest-africain du phosphate, dans un contexte de recherche de souveraineté énergétique régionale.
Gasaat (Tunisie) : le nouveau concurrent qui bouscule le Sénégal et le Togo
PhosCo consolide 166,6 Mt de ressources et simplifie le traitement — un avantage compétitif direct pour l’Afrique de l’Ouest.
PhosCo (Australie) verrouille une base minérale solide en Tunisie avec un procédé qui coupe les coûts. Pendant ce temps, le Sénégal fait face à des contestations locales et le Togo doit réagir pour préserver sa place sur le marché ouest‑africain. La compétition s’intensifie.
Le projet Gasaat, porté par PhosCo Ltd, franchit une étape décisive. Avec une ressource globale estimée à 166,6 millions de tonnes à 20,6 % de P₂O₅, il s’impose comme un acteur potentiel de poids. L’intégration des gisements KM et SAB ajoute 20,2 millions de tonnes à une teneur moyenne de 20,5 %, dont une part significative en catégorie Indicated. Cette base minérale solide améliore les perspectives de développement industriel, d’autant que les tests métallurgiques montrent qu’un procédé de flottation en une seule étape permet d’obtenir un concentré à 31,4 % de P₂O₅, avec des taux de récupération de 75 à 83 %. La simplification du traitement – qui supprime trois étapes – réduit les coûts d’investissement et d’exploitation. De plus, l’eau saumâtre disponible sur site pourrait être utilisée sans traitement préalable, un avantage notable dans une région aride.
Cette avancée technique confère à Gasaat un avantage compétitif significatif. En Afrique de l’Ouest, le Sénégal et le Togo sont des producteurs historiques de phosphate. Le Sénégal exploite notamment le gisement de Taïba via la Société des Mines de Thiès (SMT) et le projet ICS (Industries Chimiques du Sénégal). Mais les tensions à Agnam Thiodaye, où des habitants dénoncent des menaces armées et l’incompatibilité de l’exploitation avec l’avenir de leurs terres, révèlent des fragilités sociales et politiques. Le journaliste et enseignant René Massiga Diouf relie ces difficultés aux problèmes économiques et sociaux plus larges du pays. Or, un climat d’instabilité peut freiner les investissements et allonger les délais de mise en production.
Dans ce contexte, le projet Gasaat pose une question stratégique : la compétitivité du phosphate ouest-africain face à une offre nord-africaine en modernisation. La Tunisie, déjà un producteur important, pourrait renforcer sa position avec des coûts plus bas. Pour des pays comme le Sénégal, qui misent sur les ressources minières pour financer leur développement et réduire leur dépendance énergétique, l’arrivée de nouveaux concurrents réduit leur pouvoir de marché. Les revenus tirés de l’exportation de phosphate et d’engrais pourraient être sous pression, affectant les budgets étatiques.
Par ailleurs, l’émergence de Gasaat intervient alors que la demande mondiale de phosphate reste soutenue, tirée par la sécurité alimentaire et les besoins en engrais. Mais les barrières à l’entrée (coûts logistiques, normes environnementales, acceptation sociale) sont réelles. Le Sénégal et le Togo disposent d’atouts : des infrastructures existantes, une proximité avec les marchés ouest-africains, et des gisements de qualité. Cependant, la simplification du traitement tunisien pourrait leur faire perdre des parts de marché, surtout si les conditions d’exploitation restent difficiles.
Pour les investisseurs, le projet Gasaat représente une opportunité dans un secteur où l’offre est concentrée. Mais il met aussi en lumière les risques d’un modèle extractif qui néglige les populations locales, comme le montre le Sénégal. La souveraineté énergétique régionale ne se joue pas seulement sur les volumes produits, mais aussi sur la capacité à concilier exploitation et développement local.
Le projet Gasaat de PhosCo illustre la nouvelle donne du phosphate en Afrique : des procédés plus efficaces, des ressources mieux valorisées, mais aussi une compétition accrue entre pays du continent. Pour l’Afrique de l’Ouest, l’enjeu est de préserver sa place sur ce marché stratégique tout en répondant aux aspirations de ses citoyens. L’équation reste ouverte.