Le 28 juillet 2026, l'Assemblée tunisienne a approuvé un prêt de 110 millions d'euros de la BERD pour moderniser la Compagnie des Phosphates de Gafsa (CPG). Ce programme, qui vise une hausse de 30 % de la production, intervient dans un contexte de recomposition du marché mondial du phosphate, où la souveraineté minière devient un enjeu stratégique. Pour les producteurs ouest-africains comme le Sénégal et le Togo, cette relance pose la question de leur compétitivité et de leur dépendance aux financements extérieurs.
Modernisation du phosphate tunisien : quel impact sur la souveraineté minière ouest-africaine ?
La BERD prête 110 M€ à la CPG tunisienne. Objectif : +30 % de production. Pour le Sénégal et le Togo, le réveil tunisien interroge leur propre compétitivité.
Chronologie du dossier
Le dilemme ouest-africain
La question : pour rester compétitifs face à la Tunisie modernisée, les pays ouest-africains doivent investir. Mais ces investissements passent souvent par des prêts internationaux, ce qui interroge leur indépendance stratégique.
En bref
Un secteur tunisien en quête de renaissance
Après quinze années de déclin, le phosphate tunisien amorce un virage. Le prêt de 110 millions d'euros de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) à la CPG, approuvé le 28 juillet, doit financer un programme global de modernisation incluant l'acquisition de nouveaux équipements miniers et la construction d'une usine de traitement des eaux usées, Capsa. L'objectif affiché est une augmentation de la capacité d'extraction d'environ 30 %, avec un remboursement échelonné sur dix ans et une période de grâce de trois ans. Une subvention d'assistance technique de 7 millions d'euros accompagne le dispositif. Ce signal fort montre que la Tunisie entend reconquérir des parts de marché dans un secteur où elle a perdu son rang, concurrencée par le Maroc et d'autres producteurs.
Des conditions qui interrogent la souveraineté nationale
Si ce prêt offre une bouffée d'oxygène, il soulève des interrogations sur la dépendance vis-à-vis des institutions financières internationales. Les 58 voix pour, 9 abstentions et 13 voix contre lors du vote au Parlement reflètent un débat sur la conditionnalité du financement. La BERD, qui promeut des standards environnementaux stricts, impose des réformes de gouvernance. Or, la souveraineté minière passe aussi par la capacité à maîtriser ses propres outils de production sans tutelle extérieure. Pour la Tunisie, ce compromis est nécessaire pour relancer un secteur clé, mais il illustre la difficulté des États africains à financer seuls leurs industries extractives.
Quelles répercussions pour le Sénégal et le Togo ?
Cette relance tunisienne modifie la donne régionale. Au Sénégal, la Compagnie sénégalaise des phosphates de Taïba (CSPT) et les Industries chimiques du Sénégal (ICS) faisaient face à des difficultés structurelles : vétusté des installations, coûts énergétiques élevés et concurrence marocaine. La modernisation tunisienne pourrait accentuer la pression sur les prix, rendant l'exportation moins rentable pour les acteurs sénégalais, sauf s'ils engagent eux aussi des investissements massifs. Au Togo, le phosphate est une ressource stratégique mais sous-exploitée, avec des réserves estimées importantes mais un manque d'infrastructures. Le pays pourrait bénéficier de partenariats similaires, à condition de garantir un cadre stable et attractif.
Un enjeu géopolitique régional
Au-delà des aspects économiques, le phosphate est devenu un levier géopolitique. Le Maroc contrôle plus de 70 % des réserves mondiales et utilise sa position pour influencer les marchés d'engrais, essentiels à la sécurité alimentaire. La Tunisie, en se modernisant, cherche à contrebalancer cette hégémonie. Pour l'Afrique de l'Ouest, cela pourrait signifier une diversification des sources d'approvisionnement en engrais, réduisant la dépendance vis-à-vis du Royaume chérifien. Cependant, les pays comme le Sénégal et le Togo doivent accélérer leurs propres réformes pour ne pas rester en marge de ce rééquilibrage. L'enjeu est double : souveraineté minière et sécurité alimentaire régionale.
Le prêt de la BERD à la CPG tunisienne n'est pas un simple fait financier : il révèle une dynamique de recomposition du secteur phosphatier africain. Entre concurrence accrue, dépendance aux financements extérieurs et quête de souveraineté, les pays d'Afrique de l'Ouest sont directement concernés. L'avenir du phosphate sénégalais et togolais dépendra de leur capacité à capter des investissements similaires tout en préservant leur autonomie stratégique.