Le 29 juillet 2026, le Parlement tunisien a approuvé des crédits pour le Groupe chimique tunisien (GCT) destinés à l'importation de soufre et d'ammoniac, révélant une dépendance structurelle aux intrants étrangers. Cette situation n'est pas isolée : le Sénégal et le Togo partagent les mêmes fragilités. Au-delà des contraintes d'approvisionnement, l'instabilité politique et les coupures d'électricité aggravent la vulnérabilité d'un secteur clé pour la souveraineté alimentaire régionale.

Infographie — Phosphate

Fragilités croisées de la filière phosphate en Afrique de l'Ouest

La décision tunisienne du 29 juillet 2026 d'allouer des crédits au GCT pour l'achat de soufre et d'ammoniac illustre une difficulté récurrente : l'absence de production locale de ces intrants stratégiques. Le soufre, nécessaire à la fabrication d'acide phosphorique et de triple superphosphate, et l'ammoniac, indispensable au nitrate d'ammonium, sont entièrement importés. Cette dépendance expose les pays producteurs aux fluctuations des marchés mondiaux et aux tensions géopolitiques, comme l'ont montré les crises de 2022-2023.

Un modèle économique sous tension

Au Sénégal, les Industries Chimiques du Sénégal (ICS) et au Togo, la Société Nouvelle des Phosphates du Togo (SNPT) connaissent les mêmes contraintes. La transformation locale du phosphate nécessite des investissements lourds dans des unités de production d'ammoniac ou de soufre, rares en Afrique de l'Ouest. Par ailleurs, la vente d'engrais à prix subventionnés, comme le fait le GCT pour soutenir l'agriculture locale, pèse sur la trésorerie des entreprises et limite leur capacité à moderniser leurs infrastructures.

L'instabilité politique, un frein à l'investissement

Les débats houleux à l'Assemblée des représentants du peuple tunisienne, marqués par une défiance entre exécutif et législatif, ont retardé l'adoption des crédits. Comme le souligne Dhafer Seghiri, vice-président de la commission des finances, cette séquence traduit la capacité du Parlement à distinguer évaluation politique et nécessité économique. Toutefois, la lenteur dans la publication des textes d'application et l'absence de réponse aux propositions parlementaires entretiennent l'incertitude sur les réformes du Code de l'investissement et de la loi de change. Cette instabilité politique freine les décisions d'investissement dans un secteur qui nécessite des capitaux à long terme.

Électricité et phosphate : un lien vital sous-estimé

Les coupures d'électricité survenues lors de la canicule estivale en Tunisie ont directement affecté la production de phosphate et d'engrais, un secteur très énergivore. En Afrique de l'Ouest, la fiabilité du réseau électrique conditionne la capacité à valoriser localement le phosphate. La dépendance aux importations d'énergie aggrave la vulnérabilité des transformateurs, tandis que les prix élevés de l'électricité grèvent la compétitivité. Cette dimension énergétique est souvent sous-estimée dans les débats sur la souveraineté alimentaire.

Des fragilités structurelles partagées

La Tunisie, le Sénégal et le Togo doivent donc faire face à un triple défi : sécuriser l'approvisionnement en intrants importés, stabiliser leur environnement politique pour attirer les investissements, et garantir un accès fiable à l'énergie à des coûts compétitifs. Ces contraintes limitent leur capacité à augmenter la transformation locale du phosphate et à réduire la dépendance aux importations d'engrais, pourtant essentiels à l'agriculture ouest-africaine.

Alors que la crise tunisienne met en lumière des fragilités structurelles communes, la question se pose : les efforts d'intégration régionale ou de diversification des sources d'approvisionnement pourront-ils à terme réduire la vulnérabilité de la filière phosphate ouest-africaine ?