En avril 2026, le cours du phosphate diammonique (DAP) s'est envolé sous l'effet conjugué du blocage du détroit d'Ormuz et de la décision chinoise de suspendre ses exportations d'acide sulfurique. Pour les producteurs ouest-africains de phosphate, comme le Sénégal et le Togo, cette tension ouvre une fenêtre mais aussi un défi : comment tirer parti de la hausse des prix quand l'intrant clé, le soufre, devient rare ? Cette situation s'inscrit dans un contexte régional marqué par une quête de souveraineté énergétique et minière, illustré récemment par l'appel tunisien à une refonte de la coopération méditerranéenne.

Infographie — Phosphate

Un choc géopolitique qui remodèle le marché des engrais

Le conflit au Moyen-Orient et le blocage du détroit d’Ormuz ont provoqué une pénurie de soufre, composant essentiel à la fabrication du DAP. La décision chinoise, dès mai 2026, de suspendre ses exportations d'acide sulfurique a aggravé la situation, entraînant une flambée des prix du DAP sur le marché français. Cette onde de choc se répercute sur toute la chaîne de valeur des fertilisants phosphatés, dont l'Afrique de l'Ouest est un acteur clé avec les gisements du Sénégal (région de Thiès) et du Togo (Hahotoé-Kpogamé).

Quelles conséquences pour le Sénégal et le Togo ?

Pour ces deux pays, la hausse du DAP représente une opportunité de revalorisation de leur phosphate brut, mais à condition de maîtriser l'approvisionnement en soufre. Or, le Sénégal, qui importe la quasi-totalité de son soufre, se heurte à une offre mondiale réduite. L'usine des Industries Chimiques du Sénégal (ICS), qui produit des engrais phosphatés, pourrait voir ses marges comprimées si elle ne parvient pas à sécuriser ses intrants. Le Togo, via la Nouvelle Société Togolaise de Phosphates (NSTP), exporte essentiellement du phosphate brut et pourrait bénéficier de prix plus élevés, mais reste dépendant des cours mondiaux.

Souveraineté régionale et opportunités d'investissement

Cette crise relance le débat sur la souveraineté minière et énergétique en Afrique de l'Ouest. Alors que le Sénégal commence à exploiter son pétrole et son gaz (champ de Sangomar, GTA), il pourrait envisager d'utiliser ses hydrocarbures pour produire du soufre par le procédé Claus, réduisant ainsi sa dépendance aux importations. De même, le projet de raffinerie de pétrole au Togo ou au Sénégal pourrait intégrer une unité de désulfuration. Les investisseurs, tant publics que privés, pourraient être attirés par ces chaînes de valeur intégrées, d'autant que la demande mondiale d'engrais reste soutenue par l'Inde et d'autres marchés émergents.

Un contexte régional en mutation

La Tunisie, lors de la récente réunion MED9++, a appelé à une coopération méditerranéenne renforcée sur la sécurité alimentaire. Cette initiative pourrait servir de cadre à des partenariats entre producteurs de phosphate et de soufre (comme l'Irak ou l'Arabie saoudite, si la situation s'apaise). Parallèlement, l'excédent commercial sénégalais de mars 2026, porté par le pétrole, offre une marge de manœuvre budgétaire pour subventionner ou soutenir la filière phosphate, si les prix des engrais venaient à peser sur l'agriculture locale.

Risques et incertitudes

Toutefois, la persistance des tensions géopolitiques et les mesures protectionnistes (comme la suspension chinoise) rendent le marché volatil. La flambée actuelle pourrait n'être que temporaire si un accord au Moyen-Orient intervient. Par ailleurs, les producteurs ouest-africains doivent faire face à des défis logistiques (port de Dakar, infrastructures ferroviaires) et à une concurrence accrue des producteurs marocain (OCP) et jordanien, mieux intégrés verticalement.

Ce choc sur les prix des engrais révèle une fragilité structurelle des filières phosphatées ouest-africaines, mais aussi une opportunité de repenser leur insertion dans les chaînes de valeur mondiales. L'enjeu dépasse le simple avantage commercial : il touche à la capacité des États à assurer leur sécurité alimentaire et à tirer parti de leurs ressources minières dans un contexte géopolitique incertain. Les décisions prises dans les mois à venir – entre intégration verticale, coopération régionale et adaptation aux chocs externes – dessineront le visage de la souveraineté économique de l'Afrique de l'Ouest.