La fermeture du détroit d’Ormuz, conséquence de l’escalade au Moyen-Orient, perturbe non seulement les flux pétroliers mais aussi les chaînes d’approvisionnement en ammoniac et en azote, matières premières clés des engrais. Dans ce contexte, le Maroc, grâce à ses réserves de phosphate et à son stockage stratégique, s’impose comme un fournisseur fiable. Mais la crise ouvre aussi une fenêtre d’opportunité pour d’autres producteurs ouest-africains, notamment le Sénégal et le Togo, qui cherchent à renforcer leur souveraineté alimentaire et à attirer des investissements dans la transformation locale.

Infographie — Phosphate

Un choc d’offre qui redessine la carte des engrais

L’analyse publiée le 8 mai par Germany Trade & Invest confirme ce que les marchés anticipaient depuis le blocage d’Ormuz : la dépendance mondiale à l’ammoniac importé expose les grands producteurs d’engrais à une vulnérabilité systémique. Le Maroc, via l’OCP, a pu constituer des stocks suffisants pour honorer ses engagements jusqu’à fin juin, notamment vers le Brésil. Mais cette résilience est le fruit d’une politique de long terme que peu de pays africains peuvent imiter. Pourtant, la flambée des prix du phosphate diammonique (DAP) observée dès avril 2026, évoquée dans notre précédente analyse, pourrait changer la donne pour les producteurs secondaires.

Le Sénégal et le Togo : des gisements sous-exploités

Le Sénégal dispose de réserves de phosphate dans la région de Thiès, historiquement exploitées par la Société des Mines de Thiès (SMT) et les Industries Chimiques du Sénégal (ICS). Mais ces dernières années, la production a souffert de difficultés financières et d’un manque d’investissement. Le Togo, de son côté, exploite le phosphate de Kpémé via la Société Nouvelle des Phosphates du Togo (SNPT), avec une capacité de production d’environ 3 millions de tonnes par an, principalement destinée à l’exportation brute. Jusqu’ici, ces deux pays peinaient à rivaliser avec les géants marocain, chinois ou russe. La crise actuelle change la donne : la demande de sources alternatives d’approvisionnement s’accroît, et les pays capables de livrer rapidement des phosphates bruts ou transformés deviennent des partenaires stratégiques.

Souveraineté régionale et intégration des filières

Au-delà de l’effet d’aubaine, cette crise relance le débat sur la souveraineté agroalimentaire ouest-africaine. La région importe massivement ses engrais, alors même qu’elle dispose de gisements de phosphate. L’article précédent sur le port de Ndayane montrait la volonté du Sénégal de devenir un hub logistique régional ; la transformation locale du phosphate en engrais pourrait s’inscrire dans cette stratégie. De même, les revenus pétroliers du champ Sangomar, qui commencent à alimenter les caisses de l’État sénégalais, pourraient financer des infrastructures de traitement du phosphate. L’enjeu est double : réduire la facture des importations d’engrais et créer des emplois dans la chimie minérale.

Des investissements à conditionner à la transformation locale

Plusieurs fonds d’investissement, notamment en provenance du Golfe et d’Europe, commencent à s’intéresser aux projets phosphatiers ouest-africains. Mais pour que ces investissements servent les objectifs de souveraineté, les États doivent imposer des clauses de transformation locale, à l’image de ce que fait le Maroc avec l’OCP. Le Togo a déjà annoncé un projet d’usine d’engrais à Kpémé, et le Sénégal relance ses discussions avec des partenaires indiens. La fenêtre ouverte par la crise d’Ormuz pourrait accélérer ces projets, à condition que les gouvernements résistent à la tentation de simplement exporter le minerai brut.

Le temps long des politiques de stockage

L’exemple marocain montre qu’une politique de stockage de longue durée est possible, mais elle nécessite des investissements lourds en capacités de stockage et en trésorerie. Pour le Sénégal et le Togo, qui ne disposent pas des mêmes marges de manœuvre, la priorité immédiate est de sécuriser leurs approvisionnements en ammoniac, dont les prix explosent. Une piste serait la coopération régionale : mutualiser les achats d’ammoniac, ou développer des unités de production à partir du gaz naturel sénégalais (via Sangomar ou le projet Grand Tortue Ahmeyim). La synergie entre ressources gazières et phosphatées devient un axe stratégique pour l’Afrique de l’Ouest.

La crise du détroit d’Ormuz agit comme un révélateur des fragilités et des potentiels de la région ouest-africaine. Elle pose une question fondamentale : les États sauront-ils transformer une contrainte extérieure en levier de développement industriel et de souveraineté alimentaire ? L’issue dépendra moins des cours mondiaux que de la capacité à coordonner politiques minières, énergétiques et agricoles à l’échelle régionale.