Alors que les États-Unis ont inscrit le phosphate sur leur liste de minéraux critiques en novembre 2025, le Maroc et la Tunisie sont au centre d'une proposition de corridor industriel soutenu par Washington. Dans le même temps, l'Algérie accélère la mise en service de son terminal minéralier à Annaba pour exporter dès mars 2027. Pour l'Afrique de l'Ouest, cette montée en puissance du Maghreb dans les engrais pose la question de la souveraineté alimentaire régionale, dans un contexte où les initiatives locales peinent à émerger.

Infographie — Phosphate

Un minéral devenu stratégique

Le phosphate, jusqu'ici simple matière première agricole, a changé de statut. En l'ajoutant à sa liste des minéraux critiques le 7 novembre 2025, l'USGS a officiellement reconnu son rôle central dans la sécurité alimentaire mondiale. Cette décision, couplée à la concentration de la production — la Chine avec 110 millions de tonnes, le Maroc avec 36 millions sur un total mondial de 250 millions — transforme les équilibres. Le Washington Institute propose désormais un corridor industriel Maroc-Tunisie, adossé aux réserves marocaines estimées à 50 milliards de tonnes. Une proposition stratégique qui, si elle se concrétise, redessinerait les chaînes d'approvisionnement en engrais pour l'Europe et l'Afrique.

L'Algérie, un concurrent qui s'installe

Pendant que le Maroc consolide son leadership, l'Algérie accélère son mégaprojet de phosphate intégré. Le terminal minéralier du port d'Annaba, dont la réception est prévue en février 2027, doit permettre les premières expéditions dès mars. Ce calendrier, révélé par la société chinoise Chec, marque l'entrée en phase opérationnelle d'un projet qui ambitionne de faire de l'Algérie un fournisseur clé d'engrais. En parallèle, la signature d'un contrat EPC avec Chec pour les infrastructures portuaires confirme une stratégie de long terme : diversifier les exportations hors hydrocarbures et capter une part du marché mondial des engrais.

Cette dynamique maghrébine intervient alors que l'Afrique de l'Ouest cherche à sécuriser ses approvisionnements en engrais, essentiels à sa production agricole. Le Sénégal et le Togo, qui disposent de gisements de phosphate, n'ont pas encore transformé cet atout en levier industriel. L'actualité récente montre pourtant des signes d'évolution : l'ambassadrice d'Italie en Algérie a salué l'ampleur du projet de phosphate intégré, soulignant son dépassement des frontières nationales. Mais côté ouest-africain, les projets peinent à émerger, faute d'investissements massifs et de volonté politique coordonnée.

La souveraineté alimentaire en jeu

La question dépasse la simple compétition entre producteurs. Pour les pays de la CEDEAO, l'accès aux engrais est un enjeu de sécurité alimentaire. Alors que la production mondiale est concentrée entre quelques acteurs — Maroc, Chine, États-Unis —, toute perturbation des chaînes d'approvisionnement a des répercussions directes sur les prix et la disponibilité des intrants. L'initiative Cacao, lancée en juin 2026 entre la Côte d'Ivoire et le Ghana, illustre cette prise de conscience : les deux premiers producteurs mondiaux de cacao cherchent à mieux valoriser leur production, mais sans maîtriser l'amont, notamment les engrais.

Dans ce contexte, la position de l'Afrique de l'Ouest est paradoxale. D'un côté, des ressources en phosphate existent au Sénégal (gisement de Taïba) et au Togo, mais leur exploitation reste embryonnaire. De l'autre, la demande intérieure en engrais est forte, portée par des politiques de soutien à l'agriculture. Le défi est double : développer une industrie locale de transformation et sécuriser les importations à des prix stables. Or, les initiatives régionales, comme la création d'une bourse ouest-africaine des engrais, n'ont pas encore abouti.

Une fenêtre d'opportunité ?

L'intérêt américain pour le phosphate maghrébin pourrait indirectement bénéficier à la région. En attirant l'attention sur la sécurité des approvisionnements, il pousse les bailleurs de fonds à financer des projets structurants. Mais pour l'Afrique de l'Ouest, le risque est de rester en marge de ces nouvelles dynamiques. Pendant que l'Algérie et le Maroc investissent dans des infrastructures logistiques et industrielles, la région doit accélérer la valorisation de ses propres ressources, sous peine de dépendre toujours plus d'importations venues du Maghreb ou d'ailleurs.

L'économie sénégalaise, qui mise sur l'exploitation des hydrocarbures — le gaz naturel du projet GTA avec la Mauritanie et le pétrole de Sangomar ont déjà commencé à produire —, pourrait financer une partie de cette transition. Mais le temps presse. La fenêtre ouverte par la nouvelle géopolitique du phosphate ne le restera pas indéfiniment.

La course au phosphate ne fait que commencer. Alors que le Maroc et l'Algérie verrouillent leurs positions, l'Afrique de l'Ouest doit définir sa propre stratégie. Entre exploitation de ses gisements, coopération régionale et intégration aux chaînes de valeur mondiales, les choix faits dans les prochaines années détermineront sa capacité à assurer sa souveraineté alimentaire. La question n'est plus de savoir si le phosphate est stratégique, mais qui en tirera profit.