Alors que l’Algérie accélère les travaux du quai minéralier d’Annaba, pièce maîtresse de son projet intégré de phosphate, l’exploitation de cette ressource stratégique cristallise les tensions au Sénégal, notamment à Agnam Thiodaye. Ce contraste révèle les défis de la souveraineté énergétique régionale, entre investissements massifs et contestations locales, dans un secteur où la Chine joue un rôle croissant.

Infographie — Phosphate

Un port pour verrouiller la chaîne de valeur

Le ministère algérien des Travaux publics a annoncé un renfort massif en engins et en personnel pour les mois de juillet et août sur le chantier du futur quai minéralier d’Annaba, dont la livraison est attendue avant fin 2026. Avec ce projet intégré de phosphate, Alger vise à transformer localement sa roche en engrais et à exporter via un port modernisé, réduisant sa dépendance aux infrastructures vieillissantes. La visite du directeur général de l’ANRIP, accompagné d’experts chinois, souligne le soutien technique et financier de Pékin, qui devient un acteur clé du phosphate africain.

Le Sénégal face à ses contradictions

À l’opposé, l’exploitation du phosphate sénégalais se heurte à des résistances croissantes. En mai 2026, des habitants d’Agnam Thiodaye ont manifesté contre le projet minier, dénonçant des menaces armées et l’incompatibilité avec la préservation de leurs terres. Ces tensions, qui s’inscrivent dans un contexte de difficultés économiques, rappellent que les ressources minières ne profitent pas toujours aux populations locales. L’entreprise ICS, opérateur majeur, doit composer avec un climat social dégradé qui freine les investissements et retarde les extensions.

Un enjeu de souveraineté alimentaire

Le phosphate est essentiel à la production d’engrais, donc à la sécurité alimentaire. Alors que l’Afrique de l’Ouest importe massivement ses fertilisants, l’émergence de projets intégrés comme celui de l’Algérie pourrait réduire la dépendance extérieure. Mais les retards et les conflits sociaux au Sénégal et au Togo compromettent cette ambition. La concurrence entre pays producteurs s’intensifie : l’Algérie mise sur l’industrialisation, tandis que le Sénégal peine à concilier extraction et acceptabilité sociale.

La Chine en arbitre

La présence chinoise dans le phosphate africain n’est pas nouvelle, mais elle s’accentue. À Annaba, les experts chinois participent aux études géotechniques ; ailleurs, Pékin finance des infrastructures portuaires et des usines de transformation. Cette stratégie permet à la Chine de sécuriser ses approvisionnements en engrais et en roche, tout en renforçant son influence géopolitique. Pour les États ouest-africains, le défi est d’attirer ces capitaux sans hypothéquer leur souveraineté.

Une fenêtre d’opportunité sous tension

Les annonces algériennes interviennent dans un contexte mondial marqué par la flambée des prix des engrais et les risques de pénurie. L’Afrique de l’Ouest, qui dispose de gisements majeurs, pourrait devenir un hub de production, à condition de résoudre ses problèmes internes. Les tensions à Agnam Thiodaye montrent que l’acceptabilité sociale est un facteur clé, tout comme la transparence des contrats et le partage des revenus. Sans ces réformes, la souveraineté régionale restera un vœu pieux.

La course au phosphate africain s’accélère, entre ambition industrielle et résistances locales. L’Algérie avance vite, mais le Sénégal et ses voisins doivent trouver un équilibre entre extraction, justice sociale et souveraineté, sous le regard attentif de la Chine.