La production marocaine de phosphate a reculé de 12,4 % sur les cinq premiers mois de 2026, après une hausse de 14,5 % un an plus tôt. Dans le même temps, le Sénégal finalise une stratégie nationale pour la transformation locale des minéraux critiques. Ces deux mouvements, a priori déconnectés, éclairent les fractures du secteur extractif ouest-africain et la recherche de nouveaux modèles de valorisation.

Infographie — Phosphate

Une contraction brutale au Maroc, baromètre du phosphate mondial

La Direction des études et des prévisions financières (DEPF) marocaine a livré, fin juillet 2026, des chiffres qui confirment l’essoufflement d’un secteur clé. À fin mai, la production de phosphate roche a chuté de 12,4 % par rapport à la même période en 2025, après une progression de 14,5 % un an plus tôt. Les dérivés du phosphate n’ont pas été épargnés : leur production a baissé de 11,5 %, tandis que les exportations totales de phosphates et dérivés se sont contractées de 11,2 %, à 32,7 milliards de dirhams. La DEPF attribue ce recul aux perturbations géopolitiques et logistiques internationales qui ont affecté les flux mondiaux de matières premières.

Ce retournement est d’autant plus notable qu’il intervient après une année 2025 faste. La volatilité des marchés des engrais, la guerre en Ukraine et les tensions commerciales entre grandes puissances ont reconfiguré les chaînes d’approvisionnement. Le Maroc, premier exportateur mondial de phosphate, subit de plein fouet ces aléas, avec une baisse de 19,2 % des expéditions de phosphate roche et de 13,2 % des engrais naturels et chimiques. Seul l’acide phosphorique a résisté, avec une progression de 2,1 %, mais cela n’a pas suffi à compenser le repli général.

Le Sénégal mise sur les minéraux critiques pour sortir du cycle extractif

À des milliers de kilomètres de là, le Sénégal avance sur un chemin différent. Le pays élabore actuellement une stratégie nationale pour les minéraux critiques, visant à booster la transformation locale. Cette initiative s’inscrit dans un mouvement plus large en Afrique de l’Ouest, où plusieurs États cherchent à capter davantage de valeur ajoutée en aval de la chaîne extractive. Bien que le Sénégal soit surtout connu pour ses gisements d’or, de zircon et de phosphates (notamment à Thiès), l’accent est mis sur les minerais stratégiques (lithium, terres rares, cobalt) nécessaires aux technologies vertes et numériques.

La démarche sénégalaise n’est pas isolée. Le Togo, autre producteur de phosphate de la région, a multiplié les annonces ces dernières années pour attirer des investissements dans la production d’engrais et la transformation chimique. Mais les résultats peinent à se concrétiser, freinés par des coûts énergétiques élevés et des infrastructures encore insuffisantes. Le contraste avec la situation marocaine est frappant : là où le Royaume chérifien subit les contrecoups d’un marché mondialisé, les pays ouest-africains tentent de bâtir des filières locales pour mieux résister aux chocs extérieurs.

Des visions divergentes mais un même enjeu de résilience

La contraction des phosphates au Maroc et l’essor des ambitions sénégalaises ne sont pas deux phénomènes parallèles. Ils révèlent une recomposition profonde du secteur extractif africain. D’un côté, les acteurs historiques, dominés par le Maroc et l’Afrique du Sud, doivent composer avec une demande mondiale erratique et des tensions géopolitiques persistantes. De l’autre, les pays d’Afrique de l’Ouest, conscients de leur dépendance aux exportations de matières premières brutes, accélèrent leurs politiques de transformation locale pour renforcer leur souveraineté économique.

Les chiffres marocains montrent les limites d’un modèle fondé sur les volumes exportés. La diversification des débouchés et la montée en gamme (comme l’acide phosphorique) offrent une protection partielle, mais insuffisante face aux retournements conjoncturels. Au Sénégal, la stratégie sur les minéraux critiques ambitionne de créer des écosystèmes industriels autour des ressources extractives, en misant sur les partenariats technologiques et les investissements dans le raffinage local. Une approche qui séduit les bailleurs de fonds internationaux, mais dont la mise en œuvre reste semée d’embûches, comme l’illustrent les difficultés du Togo.

Dans ce contexte, la question du phosphate – matière première essentielle pour l’agriculture mondiale – devient un révélateur des tensions entre extractivisme et industrialisation. La baisse de production au Maroc pourrait offrir une fenêtre aux producteurs ouest-africains pour gagner des parts de marché, à condition qu’ils parviennent à maîtriser leurs coûts et à sécuriser leurs approvisionnements en énergie et en intrants.

Au-delà des phosphates, c’est tout le modèle de développement extractif africain qui est interrogé. La volatilité des marchés mondiaux, couplée à la demande croissante de minéraux pour la transition énergétique, pousse les États à reconsidérer leur place dans les chaînes de valeur. Si le Sénégal réussit sa mue industrielle, il pourrait tracer une voie alternative pour ses voisins, où la transformation locale deviendrait le levier d’une souveraineté économique retrouvée.