Le Maroc a assuré 30,3 % des importations de phosphate naturel de l'Union européenne en 2025, selon une étude du Parlement européen. Cette position dominante intervient alors que le règlement CRMA impose aux Vingt-Sept de diversifier leurs fournisseurs de matières critiques. Au Sénégal, les contestations autour de l'exploitation du phosphate à Agnam Thiodaye, en mai 2026, illustrent les résistances locales qui freinent l'émergence de sources alternatives en Afrique de l'Ouest. Entre dépendance marocaine et ambitions régionales, la souveraineté extractive se joue sur plusieurs fronts.
Dépendance européenne & résistances locales
Le Maroc verrouille l'UE, l'Afrique de l'Ouest cherche sa place
des importations UE de phosphate naturel
proviennent du Maroc (2025)
Règlement CRMA (2024)
Plafond à 65 % pour un pays tiers sur une matière stratégique. L'UE cherche des alternatives au Maroc.
Jeu d'acteurs : qui bloque qui ?
Sénégal — Agnam Thiodaye (mai 2026)
Contestation de l'exploitation d'un gisement : habitants dénoncent menaces armées et impact sur les terres agricoles. Frein à l'émergence d'une alternative ouest-africaine.
Chronologie clé
En bref
Le Maroc domine les importations UE de phosphate (30,3 %). Le règlement CRMA (2024) impose une diversification, mais l'Afrique de l'Ouest, pourtant convoitée, reste freinée par des conflits locaux (Sénégal, 2026). La souveraineté extractive se joue entre dépendance marocaine et résistances régionales.
Le Service de recherche du Parlement européen (EPRS) a publié en juin 2026 une étude détaillée des importations européennes de matières premières critiques pour l'année 2025. Le Maroc y apparaît comme le premier fournisseur de l'Union pour le phosphate naturel extrait (30,3 %), devant la Russie (21,5 %). Cette hégémonie s'inscrit dans un cadre réglementaire strict : le règlement CRMA, en vigueur depuis mai 2024, fixe des objectifs de capacité intérieure à l'horizon 2030 et limite à 65 % la part d'un pays tiers dans une matière stratégique. L'Europe cherche donc des alternatives, et le phosphate ouest-africain suscite un intérêt croissant.
Au Sénégal, l'exploitation du phosphate est un dossier ancien mais toujours sensible. En mai 2026, des tensions ont éclaté à Agnam Thiodaye, dans le nord du pays, où des habitants contestent l'exploitation d'un gisement par la société minière. Les populations dénoncent des menaces armées et un impact négatif sur leurs terres agricoles. Ce conflit local rappelle que les promesses de développement industriel peinent à convaincre sur le terrain, malgré l'importance stratégique du phosphate pour le pays. Le Sénégal, via la Compagnie Sénégalaise des Phosphates de Taïba (CSPT) et les projets de la mine de Ndendory, ambitionne de renforcer sa production, mais les blocages sociaux persistent.
Le Togo, de son côté, exploite le phosphate via la Société Nouvelle des Phosphates du Togo (SNPT) et cherche à attirer des investissements étrangers pour moderniser ses infrastructures. Cependant, la concurrence marocaine, portée par l'Office Chérifien des Phosphates (OCP), reste écrasante grâce à des capacités de transformation et de logistique intégrées. L'OCP domine non seulement l'extraction mais aussi la production d'engrais, verrouillant ainsi une grande partie de la chaîne de valeur.
La stratégie européenne de diversification ouvre une fenêtre d'opportunité pour les pays ouest-africains. Mais pour en profiter, ils doivent résoudre leurs propres défis : gouvernance minière, acceptation sociale, et insécurité juridique. Les tensions de mai 2026 au Sénégal montrent que l'exploitation minière ne peut pas ignorer les revendications locales. Par ailleurs, la concurrence entre États africains pour attirer les investisseurs pourrait fragmenter le marché plutôt que de renforcer la souveraineté régionale.
Les récentes réformes du code minier au Mali, au Niger, et en Côte d'Ivoire indiquent une prise de conscience : les États veulent une part plus importante des bénéfices. Cependant, dans le phosphate, le Maroc dispose d'une avance technologique et commerciale difficile à rattraper. La question pour l'Afrique de l'Ouest est de savoir si elle peut offrir une alternative crédible, ou si elle restera un fournisseur de second rang face à un acteur dominant.
Le rapport de l'EPRS souligne aussi que la Chine est le premier fournisseur de barytine extraite pour l'UE (41,1 %), le Maroc étant deuxième. Cette concentration des sources sur quelques pays expose l'Europe à des risques géopolitiques. L'Afrique de l'Ouest, avec ses réserves de phosphate, pourrait devenir un partenaire clé si elle parvient à stabiliser son climat des affaires et à résoudre les conflits locaux. Mais le chemin est semé d'embûches.
La montée des tensions à Agnam Thiodaye n'est pas un cas isolé. Elle révèle un malaise plus profond entre les communautés locales, les compagnies minières et les États. Sans une meilleure redistribution des revenus et un dialogue transparent, les projets peineront à démarrer. Pendant ce temps, le Maroc consolide sa position en investissant dans la production d'engrais et en signant des accords de partenariat avec l'UE.
La domination marocaine sur le phosphate destiné à l'Union européenne met en lumière les fragilités de l'Afrique de l'Ouest dans ce secteur stratégique. Entre contestations sociales et compétition régionale, les pays comme le Sénégal et le Togo doivent concilier ambitions industrielles et acceptabilité locale. L'évolution des normes européennes de diversification pourrait accélérer les investissements, mais seule une approche inclusive assurera une véritable souveraineté extractive. La question dépasse le simple approvisionnement : elle touche au modèle de développement minier choisi par la région.