Au premier trimestre 2026, la production de phosphates roche au Maroc, premier exportateur mondial, a reculé de 2% malgré un rebond en mars, selon la DEPF. Simultanément, au Sénégal, l'exploitation du phosphate à Agnam Thiodaye suscite une vive contestation locale, rappelant la fragilité des équilibres entre extraction minière et acceptation sociale. Ces deux tendances, a priori distinctes, convergent vers un même enjeu : la sécurité des approvisionnements en engrais pour l'Afrique de l'Ouest, région fortement dépendante des importations.
⚖️ Offre marocaine vs tensions sénégalaises
La production de phosphate roche au Maroc recule de 2% au T1 2026, tandis que l'exploitation à Agnam Thiodaye (Sénégal) cristallise les contestations. Deux signaux qui interrogent la sécurité des approvisionnements en engrais pour l'Afrique de l'Ouest.
- Production marocaine en léger repli (-2%) mais exportations de dérivés repartent (+17,8% en avril).
- Au Sénégal, le projet d’Agnam Thiodaye cristallise l’opposition locale — un cas d’école pour l’acceptation sociale.
- L’Afrique de l’Ouest importe 80% de ses engrais : toute perturbation (Maroc ou tensions internes) fragilise la sécurité alimentaire.
Les chiffres publiés par la Direction des études et des prévisions financières (DEPF) marocaine révèlent un tassement de l'activité phosphatée. Après une hausse de 11,9% de la production de phosphate roche à fin mars 2025, le premier trimestre 2026 enregistre un repli de 2%. Les dérivés suivent la même tendance (-0,7%), bien que les exportations de dérivés aient rebondi de 17,8% en avril. Ce contraste entre production et commerce suggère une gestion des stocks ou un décalage temporel, mais souligne surtout la volatilité du secteur, sensible à la conjoncture mondiale et aux politiques des grands acteurs.
Au-delà des données macroéconomiques, le recul marocain intervient dans un contexte global de tensions sur les marchés des engrais, exacerbées par la guerre en Ukraine et les politiques de restriction à l'exportation de plusieurs pays. Pour l'Afrique de l'Ouest, qui importe la majeure partie de ses fertilisants, toute variation à la baisse de l'offre marocaine – premier fournisseur régional – se traduit mécaniquement par une hausse des prix et une menace pour la productivité agricole.
Parallèlement, au Sénégal, l'exploitation du phosphate à Agnam Thiodaye, dans la région de Matam, cristallise les mécontentements. En mai 2026, des habitants ont bloqué l'accès au site minier, dénonçant des « menaces armées » et un partage inéquitable des retombées. Cette mobilisation, qui a nécessité l'intervention des forces de l'ordre, illustre une défiance croissante envers les projets extractifs, souvent perçus comme prédateurs. Le cas sénégalais n'est pas isolé : au Togo, le gisement de phosphate d'Hahotoé-Kpogamé fait également l'objet de critiques sur les conditions environnementales et sociales.
Ce double signal – baisse de l'offre régionale et durcissement des conditions locales d'extraction – interroge la capacité des États ouest-africains à assurer leur souveraineté alimentaire. La dépendance aux importations d'engrais, estimée à plus de 80% pour la CEDEAO, les rend vulnérables aux chocs extérieurs. Or, les tentatives de développement d'une industrie locale de transformation du phosphate butent sur des obstacles techniques et financiers, comme en témoigne l'échec relatif du projet de fertilisants au Sénégal.
Une région à la croisée des chemins
L'évolution temporelle est éclairante : en mai 2026, les tensions sociales à Agnam Thiodaye n'ont fait que s'exacerber depuis les premières contestations rapportées en 2025. Cette radicalisation coïncide avec une période de difficultés économiques au Sénégal, comme le souligne l'analyste René Massiga Diouf. Le conflit local s’inscrit donc dans un malaise plus large, où les promesses de développement minier peinent à se concrétiser.
Dans ce contexte, le repli de la production marocaine, même modeste, agit comme un révélateur. Il met en lumière la nécessité pour l'Afrique de l'Ouest de diversifier ses sources d'approvisionnement et de renforcer sa capacité de production locale. Mais aussi de repenser le modèle d'exploitation minière pour le rendre socialement acceptable, faute de quoi les blocages pourraient se multiplier.
Perspectives régionales
La note de la DEPF marocaine, bien que nationale, a des implications directes pour les pays voisins. En avril 2026, les exportations d’autres extractions minières du Maroc ont bondi de 157,8%, un signe que le royaume mise sur la diversification de son portefeuille minier. Mais pour les Ouest-Africains, le phosphate reste stratégique : sans engrais abordables, la sécurité alimentaire est compromise. Les gouvernements de la région sont donc face à un dilemme : accélérer l'exploitation de leurs propres gisements – au risque de raviver les conflits locaux – ou maintenir la dépendance extérieure, avec les aléas que cela comporte.
La conjoncture de 2026, faite de tensions sociales au Sénégal et de frémissements de l'offre marocaine, invite à une réflexion plus large sur la gouvernance des ressources extractives en Afrique de l'Ouest. Au-delà des simples ajustements de production, c'est la question du partage des bénéfices et de la participation des communautés qui est posée. L'essor des batteries lithium-ion – pour lesquelles le phosphate est aussi convoité – ajoute une dimension nouvelle au débat, où l'urgence climatique pourrait rebattre les cartes. Le phosphate ouest-africain, longtemps considéré comme une commodité agricole, devient un enjeu de souveraineté multidimensionnel.