TotalEnergies cède sa participation de 10 % dans le projet Arctic LNG 2 à Novatek, officialisant un retrait amorcé en 2022 sous la pression des sanctions occidentales. Ce désengagement, validé en juin 2026 par Vladimir Poutine, intervient alors que le groupe français accélère ses investissements en Afrique, notamment au Sénégal avec le champ de Sangomar. Mais ce recentrage pose une question sous-jacente : quelle marge de manœuvre laisse-t-il aux États africains pour affirmer leur souveraineté énergétique ?

Infographie — Pétrole · Sénégal

L'annonce, faite par le PDG Patrick Pouyanne lors de la conférence téléphonique sur les résultats du deuxième trimestre 2026, confirme la vente de la participation de TotalEnergies dans Arctic LNG 2 à NordLine, une filiale de Novatek. La transaction, autorisée par décret présidentiel russe en juin, met un point final à une aventure commencée en 2019 et interrompue par l'invasion de l'Ukraine. TotalEnergies avait déjà déprécié sa participation de 19,4 % dans Novatek en décembre 2022 et déclaré la force majeure sur Arctic LNG 2 en janvier 2024.

Ce retrait de la Russie coïncide avec un renforcement des positions africaines du groupe. Au Sénégal, TotalEnergies est opérateur du champ pétrolier Sangomar, dont la mise en production est prévue pour fin 2024 mais a subi des retards. Le groupe est également impliqué dans le projet gazier Grand Tortue Ahmeyim, à la frontière maritime avec la Mauritanie. Le mouvement vers l'Afrique de l'Ouest semble donc stratégique : après la perte d'accès aux gaz russes, TotalEnergies mise sur les hydrocarbures ouest-africains pour sécuriser son portefeuille.

Mais ce recentrage soulève des enjeux de souveraineté pour les pays hôtes. Le Sénégal, qui a adopté en 2019 un code pétrolier révisé et mis en place un fonds intergénérationnel pour gérer ses revenus, doit s'assurer que l'arrivée d'un opérateur majeur ne se traduit pas par une perte de contrôle sur ses ressources. L'expérience d'autres pays africains – Nigeria, Angola, Mozambique – montre que les partenariats avec les majors peuvent aboutir à une captation de la rente par des mécanismes de contractualisation déséquilibrés.

Le paradoxe du réinvestissement africain

D'un côté, la présence de TotalEnergies garantit un savoir-faire technique et un accès aux marchés internationaux. De l'autre, elle expose le Sénégal aux aléas des stratégies globales du groupe. Le désengagement d'Arctic LNG 2 illustre la rapidité avec laquelle une major peut modifier ses priorités géographiques en fonction de considérations géopolitiques et financières. Les États africains doivent donc composer avec des partenaires dont les décisions échappent largement à leur contrôle.

En outre, les ambitions affichées de TotalEnergies en Afrique de l'Ouest s'inscrivent dans un contexte de transition énergétique mondiale. Les engagements climatiques du groupe, bien que révisés à la baisse, pourraient à terme limiter les investissements dans les hydrocarbures. Or, pour le Sénégal, qui mise sur le pétrole et le gaz pour financer son développement, la pérennité de ces projets est cruciale.

D'après les alertes de mai 2026, le groupe poursuit également son méga-projet gazier au Mozambique, malgré des risques sécuritaires et sociaux. Cette double focalisation – Sénégal et Mozambique – suggère que l'Afrique reste un pôle d'investissement prioritaire pour TotalEnergies, mais aussi que la concurrence pour attirer ces capitaux est vive entre les États africains.

La question de la valeur ajoutée locale

Le récent code pétrolier sénégalais impose des clauses de contenu local et de participation de l'État, mais leur mise en œuvre effective reste un défi. La transparence des contrats et la gestion des revenus sont régulièrement pointées du doigt par la société civile. Le départ de TotalEnergies de Russie renforce son poids de négociation vis-à-vis de Dakar, qui voit arriver un partenaire plus dépendant des gisements africains.

En parallèle, les retards de Sangomar – d'abord annoncé pour 2023, puis 2024 – ont déjà coûté des recettes fiscales au Trésor sénégalais. La fiabilité des calendriers de TotalEnergies est donc scrutée de près. Le désengagement russe pourrait être interprété comme un signe que le groupe sait se retirer à temps ; inversement, il pourrait inciter les autorités sénégalaises à renforcer les garanties contractuelles.

Pour la région, ce mouvement confirme la tendance à une recomposition des alliances énergétiques. Les majors occidentales, sous pression des actionnaires et des régulations, réduisent leur exposition aux zones à risque (Russie, certains pays du Golfe) pour se concentrer sur des bassins comme l'Atlantique Ouest-africain. Mais cette offre de capitaux n'est pas illimitée, et les États doivent arbitrer entre souveraineté et attractivité.

Au-delà du cas sénégalais, le désengagement de TotalEnergies d'Arctic LNG 2 interroge la capacité des États africains à tirer profit de la réorganisation des majors pétrolières. Alors que ces dernières recentrent leur portefeuille sur des zones « stabilisées », les gouvernements locaux devront concilier l'urgence de la production avec la préservation de leur souveraineté énergétique. Un équilibre d'autant plus délicat que la transition énergétique réduit l'horizon temporel des rentes fossiles.