Selon le dernier indice d'industrialisation de la Banque africaine de développement (BAD), six des dix pays les plus industrialisés d'Afrique sont francophones. Parmi eux, le Sénégal (8e) et la Côte d'Ivoire (10e) représentent l'Afrique de l'Ouest, tandis qu'aucun pays anglophone de la région ne figure dans ce top 10. Ce classement, publié en mai 2026, révèle des dynamiques industrielles inattendues qui méritent d'être décortiquées.
Industrialisation en Afrique : le paradoxe francophone
Six des dix pays les plus industrialisés d’Afrique sont francophones. Aucun anglophone ouest-africain dans le top 10. Décryptage d’un classement contre-intuitif.
Indice d’industrialisation en Afrique 2025 — BAD, publié mai 2026
Seuls représentants ouest-africains du top 10. Tous deux membres de l’UEMOA, ils bénéficient de la fixité du franc CFA vis-à-vis de l’euro, réduisant les risques de change et attirant les investissements manufacturiers.
Selon le FMI
Les ressorts de la suprématie francophone
Le franc CFA, arrimé à l’euro, élimine le risque de change et sécurise les flux d’investissements étrangers.
Des stratégies volontaristes dans le manufacturier, portées par des zones économiques spéciales.
Les ports modernes d’Abidjan et Dakar facilitent l’exportation et l’approvisionnement des industries.
Corridor industriel UEMOA
Ports côtiers → hubs de transformation → marchés intérieurs. L’intégration monétaire UEMOA fluidifie les échanges.
Aucun pays anglophone d’Afrique de l’Ouest (Nigeria, Ghana) ne figure dans le top 10 de l’indice BAD 2025. Le Nigeria, pourtant première économie du continent, pâtit de la volatilité du naira et d’un tissu industriel moins diversifié. La performance francophone, concentrée dans l’UEMOA, interroge les modèles de développement dominants.
La suprématie francophone : un résultat contre-intuitif
L'indice d'industrialisation en Afrique 2025, publié par la BAD le 24 mai 2026, place l'Afrique francophone en tête du continent, avec un score moyen de 0,5830 point contre 0,5759 pour le reste de l'Afrique hors Afrique du Sud. Ce résultat surprend d'autant plus que les grandes économies anglophones (Nigeria, Ghana, Kenya) sont souvent perçues comme plus dynamiques. Mais la méthodologie de la BAD, qui exclut le cas particulier de l'Afrique du Sud, met en lumière la performance des pays ayant su conjuguer stabilité monétaire et politiques industrielles ciblées.
Les deux pays ouest-africains du top 10, le Sénégal et la Côte d'Ivoire, incarnent cette réussite. Tous deux membres de l'UEMOA, ils bénéficient de la fixité du franc CFA vis-à-vis de l'euro, qui réduit les risques de change et attire les investissements étrangers dans les secteurs manufacturiers. Leurs zones côtières, dotées de ports modernes (Abidjan, Dakar), facilitent l'exportation de produits transformés. En Côte d'Ivoire, l'agro-industrie (cacao, huile de palme) et les industries chimiques ont progressé ; au Sénégal, les Industries chimiques du Sénégal (ICS) et les nouvelles zones économiques spéciales (ZES) tirent la croissance.
Les facteurs de la réussite ouest-africaine
Au-delà des avantages macroéconomiques, des choix politiques expliquent cette percée. La Côte d'Ivoire a investi massivement dans les infrastructures énergétiques et routières après la crise de 2010-2011, tandis que le Sénégal a misé sur la formation technique et les partenariats public-privé. Le Plan Sénégal Émergent (PSE) et le Programme National d'Investissement (PNI) ivoirien ont structuré l'essor industriel. En parallèle, l'intégration régionale via l'UEMOA favorise les chaînes de valeur régionales : les matières premières sont transformées localement avant d'être expédiées dans les pays voisins.
Cette dynamique contraste avec le déclin relatif des économies anglophones de la région. Le Nigeria, pourtant géant pétrolier, souffre d'une infrastructure électrique défaillante et d'une instabilité monétaire qui freinent la diversification industrielle. Le Ghana, bien que stable, voit son secteur manufacturier plafonner, concurrencé par des importations chinoises. Le classement de la BAD rappelle que la taille économique ne suffit pas : la qualité des institutions et la cohérence des politiques comptent davantage.
Des disparités persistantes
Cependant, ce tableau flatteur cache des écarts importants au sein même de l'espace francophone. Sur les 25 pays considérés, les six derniers du classement sont francophones, dont le Niger et le Mali, freinés par l'insécurité et l'enclavement. L'Afrique de l'Ouest reste ainsi à deux vitesses : les pays côtiers tirent leur épingle du jeu, tandis que les pays sahéliens peinent à industrialiser. La BAD elle-même souligne dans son rapport que l'industrialisation repose sur l'accès à une électricité fiable, aux routes et aux ports – des atouts que la région sahélienne ne possède pas.
Enfin, la question de la soutenabilité se pose. L'industrialisation ouest-africaine repose encore largement sur l'exploitation de ressources naturelles et une main-d'œuvre peu coûteuse. Le défi est désormais de monter en gamme, d'innover et de créer des emplois qualifiés, sous peine de voir ce décollage s'essouffler. Le classement de la BAD est une photographie encourageante, mais l'avenir dira si cette percée francophone est durable.
Ce classement de la BAD invite à reconsidérer les modèles de développement en Afrique de l'Ouest. Alors que l'industrie manufacturière peine à décoller dans la plupart des pays du Sud, l'expérience francophone montre que des politiques cohérentes et une intégration régionale renforcée peuvent porter leurs fruits. La question centrale reste toutefois de savoir si les économies sahéliennes pourront, à leur tour, bénéficier de cette dynamique, ou si le fossé côtier-sahélien va se creuser davantage. Les prochaines éditions de l'indice diront si cette tendance est une mode passagère ou une transformation structurelle.