La Banque africaine de développement classe la Côte d’Ivoire et le Sénégal respectivement 9e et 8e dans son Indice d’industrialisation en Afrique 2025, une première pour deux pays de l’UEMOA. Cette progression traduit une transformation structurelle fondée sur la valorisation locale des matières premières agricoles et des politiques publiques volontaristes. Cependant, derrière ces performances se profilent des fragilités qui interrogent la soutenabilité du modèle ouest-africain.

Infographie — Économie · Côte d'Ivoire

L’Indice d’industrialisation en Afrique 2025, publié par la BAD, consacre l’émergence de deux locomotives ouest-africaines : la Côte d’Ivoire obtient un score de 0,6173 et le Sénégal de 0,6368, se hissant respectivement aux 9e et 8e rangs continentaux. Ce résultat marque une rupture avec la domination historique des économies d’Afrique australe et du Nord, et envoie un signal de crédibilité aux investisseurs. L’indice composite, qui accorde la moitié du poids à la performance manufacturière, reflète les efforts engagés depuis une décennie pour passer d’une économie extractive à une économie de transformation.

Le modèle ivoirien s’appuie essentiellement sur l’agro-industrie. La transformation locale du cacao et de l’anacarde a été encouragée par des incitations fiscales et des partenariats public-privé : près de 30 % du cacao est désormais broyé sur place, tandis que le taux de transformation de la noix de cajou est passé de moins de 10 % en 2020 à environ 25 % en 2025. Ce virage a créé des milliers d’emplois et augmenté la valeur ajoutée manufacturière. Au Sénégal, le Plan Sénégal Émergent (PSE) a structuré un réseau de plateformes industrielles intégrées et d’infrastructures logistiques, attirant des investissements directs étrangers dans des secteurs comme l’agroalimentaire et la chimie. Les deux pays bénéficient d’une volonté politique forte, qui s’est traduite par des réformes structurelles et le développement de zones industrielles autour d’Abidjan et de Dakar.

Pourtant, ces performances masquent des fragilités communes. L’accès à une énergie fiable et abordable reste un frein majeur : les coûts élevés et les coupures récurrentes pénalisent la compétitivité des entreprises manufacturières, en particulier dans les filières gourmandes en énergie comme la transformation du cajou. Les projets de barrages hydroélectriques, comme Souapiti en Guinée ou l’extension du réseau régional de l’OMVG, peinent à se concrétiser à la hauteur des besoins. Par ailleurs, la faible intégration des chaînes de valeur régionales et la persistance de barrières non tarifaires limitent les économies d’échelle et l’émergence d’un véritable marché industriel ouest-africain.

La reconnaissance par la BAD constitue une étape importante, mais elle ne doit pas occulter les défis de la compétitivité régionale. La Côte d’Ivoire et le Sénégal restent loin des leaders comme l’Égypte ou l’Afrique du Sud, qui bénéficient de tissus industriels plus diversifiés et d’une meilleure intégration dans les chaînes de valeur mondiales. La question de la soutenabilité du modèle agro-industriel se pose également : dépendant encore fortement des cours mondiaux des matières premières, les deux économies doivent accélérer la diversification vers des secteurs à plus forte valeur ajoutée technologique.

Au-delà des performances nationales, cette percée illustre une dynamique régionale prometteuse pour l’UEMOA, qui voit deux de ses membres intégrer le top 10 pour la première fois. Cela pourrait inciter d’autres pays de la zone, comme le Ghana ou le Burkina Faso, à intensifier leurs efforts de transformation locale. Mais pour que cette industrialisation soit durable, elle devra s’accompagner d’investissements massifs dans les infrastructures énergétiques et logistiques, ainsi que d’une harmonisation des politiques industrielles à l’échelle sous-régionale.

La reconnaissance par la BAD offre une fenêtre de visibilité aux économies ouest-africaines, mais elle soulève aussi des questions sur la capacité des États à maintenir le cap face aux chocs externes et aux déséquilibres internes. L’industrialisation africaine ne se joue pas seulement dans les palais gouvernementaux, mais dans la capacité à créer un environnement favorable aux PME, à former une main-d’œuvre qualifiée et à intégrer les chaînes de valeur régionales.