La Banque africaine de développement (BAD) a publié fin mai son Indice d’industrialisation en Afrique 2025, plaçant le Sénégal et la Côte d’Ivoire aux huitième et dixième rangs continentaux. Ces deux pays devancent nettement le Nigeria et le Ghana, traditionnellement considérés comme les poids lourds économiques de la région. Cette performance interroge sur les nouveaux moteurs de l’industrialisation ouest-africaine et les stratégies qui portent leurs fruits.

Infographie — Économie · Sénégal

Un classement qui bouscule les hiérarchies régionales

Le rapport de la BAD mesure l’industrialisation à travers plusieurs indicateurs : part de la valeur ajoutée manufacturière dans le PIB, emploi industriel, exportations de produits manufacturés, etc. Avec des scores respectifs de 0,6368 et 0,6173 point, le Sénégal et la Côte d’Ivoire se hissent devant le Nigeria (14e, 0,5642) et le Ghana (18e, 0,5231). Plus frappant encore, ils devancent tous les pays d’Afrique de l’Est continentale, y compris le Kenya, pourtant réputé pour son tissu industriel.

Cette situation marque un renversement par rapport aux décennies précédentes, où le Nigeria, fort de son marché intérieur et de ses ressources pétrolières, dominait la région. La diversification économique ivoirienne et les réformes structurelles sénégalaises semblent aujourd’hui porter leurs fruits.

Les ressorts de la performance ivoirienne et sénégalaise

Plusieurs facteurs expliquent cette avance. En Côte d’Ivoire, la transformation agro-industrielle (cacao, huile de palme, caoutchouc) a connu une accélération notable, soutenue par des investissements publics et privés dans les zones industrielles comme PK24 ou Yopougon. Le pays a également attiré des usines de montage automobile et électronique, bénéficiant d’une stabilité politique relative et d’une infrastructure portuaire performante.

Au Sénégal, la mise en place de la Zone économique spéciale intégrée (ZES) de Diamniadio et le développement des parcs industriels ont favorisé l’implantation d’unités de fabrication dans les secteurs pharmaceutique, agroalimentaire et textile. La politique de simplification administrative et les incitations fiscales ont joué un rôle clé, comme le souligne le rapport de la BAD.

Ces deux pays partagent une appartenance à l’UEMOA, dont l’intégration monétaire et commerciale facilite les échanges intra-régionaux et l’accès aux marchés. La coordination des politiques industrielles au sein de l’Union semble avoir créé un environnement plus favorable qu’au Nigeria, où les contraintes de change et l’insécurité freinent l’investissement. Les alertes des mois précédents sur la montée en puissance industrielle de l’UEMOA trouvent ici une confirmation éclatante.

Quelles leçons pour le reste de la région ?

Le classement révèle également que d’autres pays de l’UEMOA comme le Bénin (24e) et le Togo (25e) se positionnent devant des géants démographiques comme l’Éthiopie. Cela suggère que la taille du marché n’est pas le seul déterminant de l’industrialisation : la qualité des institutions, la stabilité macroéconomique et la connectivité infrastructurelle comptent davantage.

À l’inverse, les pays du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger) peinent à décoller, handicapés par l’insécurité et la faible diversification. Leur classement dans le bas du tableau régional (34e à 40e) confirme les difficultés structurelles de ces économies.

Cette photographie de l’industrialisation ouest-africaine en 2025 interroge sur l’avenir de la CEDEAO, fragilisée par les départs de certains pays et les divergences de trajectoires économiques. Tandis que l’UEMOA tire son épingle du jeu, la question se pose : la convergence monétaire et réglementaire est-elle une condition nécessaire au développement industriel ?

Au-delà du classement, ce rapport de la BAD rappelle que l’industrialisation en Afrique de l’Ouest n’est pas une fatalité ni un privilège réservé aux grandes économies. Les succès ivoirien et sénégalais montrent qu’une volonté politique soutenue et des réformes ciblées peuvent transformer le tissu productif. Reste à savoir si ces modèles sont reproductibles dans un contexte régional marqué par l’instabilité et les chocs externes.