Le dernier rapport de la Banque africaine de développement (BAD) sur l'industrialisation en Afrique place le Sénégal et la Côte d'Ivoire aux huitième et dixième rangs continentaux, respectivement. Ces deux pays sont les seuls représentants de l'Afrique de l'Ouest dans le top 10, devançant nettement le Nigeria et le Ghana. Ce classement, publié le 24 mai 2026, met en lumière les dynamiques contrastées de l'industrialisation régionale.
Sénégal & Côte d’Ivoire :
les deux fers de lance ouest-africains
Le rapport 2025 de la BAD place ces deux pays dans le top 10 africain, loin devant le Nigeria et le Ghana. Décryptage.
Un classement qui bouscule les hiérarchies régionales
L’Indice d’industrialisation en Afrique 2025 de la BAD attribue au Sénégal un score de 0,6368 et à la Côte d’Ivoire 0,6173 point, des niveaux qui les propulsent loin devant les poids lourds économiques que sont le Nigeria (14e continental, 0,57) et le Ghana (18e, 0,55). Ce résultat surprend dans la mesure où ces deux derniers pays bénéficient d’une plus grande notoriété en matière de PIB et de ressources naturelles. Mais l’indice intègre des dimensions comme la qualité des infrastructures, la sophistication des exportations et le poids des services à forte valeur ajoutée, domaines où Abidjan et Dakar ont investi de manière soutenue.
Les performances ivoirienne et sénégalaise ne doivent rien au hasard. Depuis une décennie, les deux pays ont engagé des réformes structurelles pour améliorer le climat des affaires, développer les zones économiques spéciales et attirer les investissements dans les industries manufacturières et agroalimentaires. La Côte d’Ivoire a ainsi vu l’essor de ses unités de transformation du cacao, tandis que le Sénégal mise sur le Plan Sénégal Émergent et ses pôles industriels. La stabilité politique relative, la connectivité portuaire et aérienne, ainsi qu’un cadre macroéconomique soutenu par l’UEMOA, constituent des atouts que l’indice reflète.
Les ressorts d’une avance régionale
Au-delà des cas nationaux, ce classement révèle une tendance plus large : les pays de l’UEMOA tirent mieux leur épingle que leurs voisins non-membres. Le Bénin et le Togo occupent les 24e et 25e places continentales, devançant des pays comme la Tanzanie ou l’Éthiopie. La zone franc, souvent critiquée, semble offrir un cadre de stabilité monétaire et de coordination des politiques économiques favorable à l’industrialisation. L’accès à un marché régional intégré, facilité par une monnaie unique et des régulations harmonisées, réduit les coûts de transaction et encourage les chaînes de valeur transfrontalières.
Les années récentes ont vu des initiatives structurantes qui soutiennent cette dynamique. Le Système d’échanges d’énergie électrique ouest-africain (WAPP) a permis de construire plus de 4 000 km de lignes à haute tension pour interconnecter les réseaux de 15 pays de la CEDEAO, améliorant l’approvisionnement des industries. Par ailleurs, la Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO (BIDC) a signé en mai 2026 un accord de prêt avec Afriland First Bank Côte d’Ivoire pour financer des projets industriels. Ces investissements en infrastructure et en financement à long terme créent les conditions d’une croissance industrielle durable.
Les défis persistants
Malgré ces progrès, le chemin reste long. Le Sénégal et la Côte d’Ivoire n’atteignent pas encore le niveau des pays d’Afrique du Nord, qui placent quatre représentants dans le top 10. L’Afrique de l’Ouest dans son ensemble reste derrière l’Afrique australe, et ses scores moyens sont tirés vers le bas par les petits États côtiers comme la Guinée-Bissau (51e) ou la Gambie (50e). Les disparités internes sont fortes : le Nigeria, malgré son poids économique, souffre d’une dépendance aux hydrocarbures et d’infrastructures insuffisantes, tandis que le Ghana doit diversifier son tissu productif. Le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO complique également l’intégration régionale et pourrait freiner les échanges de biens manufacturés.
Une dynamique à confirmer
Ce classement de la BAD est un instantané encourageant pour les deux champions ouest-africains, mais il doit être mis en perspective avec les défis structurels : la faible productivité du travail, le coût élevé de l’énergie, et la dépendance aux importations de biens d’équipement. Les politiques industrielles devront continuer à cibler les secteurs à fort contenu technologique et à renforcer les compétences locales. La progression du Sénégal et de la Côte d’Ivoire dans l’indice est aussi le fruit d’un contexte régional plus favorable, marqué par des investissements dans les infrastructures énergétiques et de transport.
La performance du Sénégal et de la Côte d’Ivoire dans le classement de la BAD interroge sur les modèles de développement en Afrique de l’Ouest. Elle montre que la stabilité macroéconomique, les infrastructures et l’intégration régionale sont des leviers puissants, mais que la transformation industrielle reste un processus long, qui nécessite une coordination entre politiques nationales et initiatives communautaires. Alors que la CEDEAO traverse des turbulences politiques, ces résultats rappellent l’importance de préserver et d’approfondir l’intégration économique ouest-africaine.