Selon le dernier rapport de la Banque africaine de développement (BAD) présenté à Brazzaville, le Maroc a dépassé l’Afrique du Sud pour devenir l’économie la plus industrialisée du continent en 2025. Ce basculement met en lumière les défis de l’Afrique de l’Ouest, où l’or constitue une ressource stratégique mais reste largement exporté brut. Dans un contexte marqué par l’essor du hub logistique de Lomé et le lancement de programmes de formation autour du barrage de Souapiti en Guinée, la question de la transformation locale des minerais et de la souveraineté énergétique devient centrale.

Infographie — Or · Production

Le rapport de la BAD, qui s’appuie sur l’Indice d’industrialisation de l’Afrique (AII) et le nouveau Baromètre de l’investissement industriel africain, souligne la régularité de la stratégie marocaine depuis le début des années 2000. Investissements publics massifs, infrastructures modernes, stabilité économique et ouverture aux investisseurs internationaux ont permis au royaume de bâtir un tissu industriel diversifié, centré autour de Tanger Med, premier port du continent. Aujourd’hui, l’automobile, l’aéronautique et l’électronique structurent une économie qui ne dépend plus uniquement des phosphates.

Pour l’Afrique de l’Ouest, cette trajectoire pose une question stratégique : comment les États producteurs d’or – Mali, Burkina Faso, Ghana, Côte d’Ivoire – peuvent-ils sortir de la simple extraction pour créer de la valeur ajoutée locale ? La réponse passe par deux piliers : l’énergie et la logistique. Or, la région dispose d’atouts, comme le port de Lomé, qui a traité plus de 30,6 millions de tonnes de marchandises en 2024, s’affirmant comme un hub clé pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre.

Dans le domaine énergétique, le barrage de Souapiti en Guinée illustre une ambition nouvelle. Au pied de cet ouvrage colossal, un programme de formation d’ingénieurs vient d’être lancé, bien plus qu’une initiative éducative : c’est une déclaration stratégique visant à maîtriser les compétences nécessaires pour alimenter les futures zones industrielles. L’hydroélectricité pourrait ainsi soutenir le traitement local du minerai, aujourd’hui entravé par des coûts énergétiques élevés.

Sur le plan régional, la CEDEAO a dévoilé un « Pacte d’avenir » en six piliers pour consolider l’intégration. Ce cadre, porté par le commissaire aux affaires politiques Abdel-Fatau Musah, pourrait faciliter la mise en place de chaînes de valeur régionales, en harmonisant les politiques minières et en mutualisant les infrastructures. L’enjeu est de taille : sans coordination, chaque pays reste vulnérable aux fluctuations des cours de l’or et aux pressions des grandes compagnies.

Cependant, le modèle marocain n’est pas transposable mécaniquement. La stabilité politique, la qualité des infrastructures et l’accès au financement restent inégaux en Afrique de l’Ouest. Les investissements dans les énergies renouvelables, bien qu’en accélération, peinent encore à remplacer les centrales thermiques, comme le montre la situation au Togo où ces dernières conservent une place prépondérante.

Pour les investisseurs, la donne change : une Afrique de l’Ouest capable de transformer localement son or offrirait des marges plus stables et une moindre dépendance aux cours mondiaux. Les opportunités se situent dans les zones franches industrielles, les infrastructures de transport et les parcs énergétiques adossés à des projets miniers. Le défi reste de conjuguer rentabilité et souveraineté.

L’industrialisation marocaine ne fait pas seulement bouger les lignes du classement continental. Elle interroge la capacité de l’Afrique de l’Ouest à bâtir une souveraineté économique durable, où l’or ne serait plus une simple matière première exportée, mais le socle d’une transformation régionale intégrée. Les prochaines années diront si les initiatives en cours – du barrage de Souapiti au pacte de la CEDEAO – suffiront à amorcer ce virage structurel.