Le 19 juin 2026, à Daloa, le président du Syndicat national des exploitants des petites mines et acheteurs de Côte d’Ivoire (SYN-PMACI) a révélé un écart sidérant : 977 kg d’or déclarés en 2025 pour une production réelle estimée à 143 tonnes. Ce décalage, qui prive l’économie nationale d’environ 7 000 milliards de francs CFA, illustre les fragilités de la gouvernance minière dans un pays pourtant premier producteur ouest-africain d’or. Alors que la Côte d’Ivoire cherche à renforcer sa souveraineté économique et énergétique, ce trou noir fiscal interroge sur la capacité de l’État à capter les richesses de son sous-sol.
Or ivoirien : l’écart vertigineux entre production réelle et déclarations
En 2025, seuls 977 kg d’or artisanal ont été déclarés — contre une production réelle estimée à 143 tonnes. Un trou noir fiscal qui prive l’économie nationale de milliards.
Ce constat n’est pas un accident statistique : il révèle une contrebande massive et l’absence de traçabilité.
Les chiffres donnent le tournis. D’un côté, une estimation officieuse de 143 tonnes d’or extraites par les mines à petite échelle dans le Haut-Sassandra en 2025. De l’autre, une déclaration dérisoire de 977 kg, soit à peine 0,68 % du volume estimé. Ce constat, dressé par Bamba Zakary lors d’une rencontre à Daloa, n’est pas un accident statistique : il révèle une contrebande massive et l’absence de traçabilité d’un métal qui, pourtant, constitue l’un des principaux piliers des exportations ivoiriennes.
Cette situation n’est pas nouvelle, mais son ampleur stupéfie. En 2024, la production officielle d’or artisanale déclarée était déjà faible, mais l’enquête menée en 2026 a permis de mesurer l’écart réel. Le SYN-PMACI a lancé en mai une campagne nationale de sensibilisation intitulée « Déclarons nos productions », avec l’objectif modeste d’atteindre au moins deux tonnes déclarées d’ici fin 2026 – un seuil encore infinitésimal face aux 143 tonnes estimées.
Le manque à gagner pour l’État ivoirien est colossal : 7 000 milliards de francs CFA, soit l’équivalent de plusieurs fois le budget national alloué à la santé ou à l’éducation. Cette fuite fragilise directement la souveraineté économique du pays, limitant sa capacité à investir dans les infrastructures énergétiques (barrages, centrales solaires) indispensables à l’industrialisation et à l’électrification des zones rurales.
La filière or artisanale est souvent associée à l’informel, à l’exploitation précaire et à des circuits parallèles qui échappent au fisc. Mais au-delà de la perte de recettes, c’est la crédibilité de la gouvernance minière qui est en jeu. La Côte d’Ivoire a pourtant multiplié les réformes ces dernières années, avec la création d’un guichet unique pour l’orpaillage légal et l’interdiction des exportations d’or brut non transformé. Mais ces mesures peinent à produire leurs effets sur le terrain, où l’orpaillage illégal reste florissant, souvent aux marges des zones sécurisées.
Cette situation n’est pas isolée en Afrique de l’Ouest. Au Mali, au Burkina Faso, au Ghana, les mêmes difficultés se posent : l’or artisanal représente une part importante de la production totale, mais échappe largement au contrôle étatique. Dans un contexte régional marqué par l’insécurité et la montée des groupes armés, l’or informel constitue parfois une source de financement pour des réseaux criminels ou terroristes. En Côte d’Ivoire, bien que le nord soit plus stable que ses voisins, le risque de contagion existe si l’État ne parvient pas à sécuriser et formaliser cette filière.
Les mesures annoncées par le SYN-PMACI – ouverture d’un bureau d’achat agréé à Daloa, installation d’une section locale et activation d’un comité technique – sont des pas dans la bonne direction. Mais elles semblent bien modestes au regard de l’enjeu. La déclaration volontaire ne suffira pas ; il faudra des contrôles renforcés, une traçabilité par blockchain, et une coopération entre les services des mines, des douanes et de la justice. Sans une volonté politique ferme, l’écart entre production réelle et déclarée risque de perdurer.
Ce fossé entre la richesse extraite et les revenus collectés pose une question fondamentale : à qui profite réellement l’or ivoirien ? Tant que les flux informels domineront, la souveraineté économique restera un vœu pieux. La gouvernance minière, comme la gouvernance pétrolière, est un test de la capacité de l’État à transformer ses ressources naturelles en développement durable.
Le cas ivoirien n’est que la partie émergée d’un iceberg continental. Partout en Afrique de l’Ouest, la question de la traçabilité des minerais et de la capture de la valeur ajoutée par les États est cruciale pour leur souveraineté. Les leçons tirées de cette campagne de déclaration pourraient inspirer d’autres pays de la région, mais elles rappellent aussi que sans un renforcement des institutions et une lutte résolue contre la fraude, les richesses du sous-sol continueront d’alimenter des circuits parallèles plutôt que le développement national.