Lors du G7 d’Évian, le 17 juin 2026, le président kenyan William Ruto a annoncé négocier un accord sur les minéraux critiques avec les États-Unis, conditionné à une transformation locale. Cette exigence, longtemps restée un vœu pieux, s’ancre désormais dans des politiques concrètes. Au Sahel, le Mali construit une raffinerie d’or de 200 tonnes par an tandis que le Ghana impose l’achat de 30 % de la production aurifère des grandes mines dès juillet 2026. Cinq ans après les premiers signaux de réforme, les États ouest-africains tentent de renégocier le pacte extractif hérité de la colonisation.

Infographie — Or · Gouvernance

Le tournant de la transformation locale

La déclaration de William Ruto n’est pas un fait isolé. Elle cristallise une dynamique qui gagne l’Afrique de l’Ouest, où plusieurs gouvernements imposent désormais un raffinage ou une transformation sur place des matières premières. Le Mali, pris dans une crise sécuritaire depuis 2012, mise sur l’or: sa future raffinerie de 200 tonnes par an, annoncée fin 2025, doit permettre de traiter localement la production des mines industrielles et artisanales, aujourd’hui exportée brute vers la Suisse, les Émirats ou la Chine. Le Ghana, premier producteur d’or d’Afrique, franchit un cap symbolique en obligeant les compagnies à céder 30 % de leur production à la Banque centrale à partir du 1er juillet 2026, renforçant ainsi ses réserves et son pouvoir de marché.

Cette vague trouve son origine dans un constat partagé: depuis des décennies, les pays ouest-africains captent une part marginale de la valeur ajoutée de leurs ressources. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la demande de lithium pourrait quintupler d’ici 2040, mais l’offre de nouveaux projets miniers, freinée par des délais d’autorisation de plus de dix ans, reste contrainte. Cette rareté confère un levier inédit aux États producteurs, qui exigent désormais un transfert de technologies et d’emplois. Au Burkina Faso, voisin du Mali, le code minier révisé en 2023 impose déjà une participation de l’État de 10 à 15 % dans les nouvelles mines, tandis que la Guinée, riche en bauxite, a conditionné tout nouveau permis à la construction d’une raffinerie d’alumine sur son sol.

Des réformes sous pression sécuritaire

Mais ce volontarisme bute sur des réalités géopolitiques et sécuritaires. Les sources historiques de mai 2026, issues de l’actualité malienne, montrent que le contrôle des zones minières reste un enjeu de conflit. Le 14 mai 2026, un lycéen a péri dans l’explosion d’une mine artisanale dans la forêt du Baoulé, région de Kita, tandis que des frappes aériennes ont visé Kidal, fief des groupes armés. L’insécurité perturbe l’approvisionnement en intrants, limite l’accès aux sites et freine les investissements. Or, les nouvelles exigences de transformation locale nécessitent des infrastructures stables: routes, électricité, sécurité juridique et physique. Le Mali, pays sans littoral, voit ses coûts de transport et d’assurance exploser, ce qui réduit la marge de manœuvre pour attirer les raffineurs internationaux.

Dans le même temps, la compétition pour les minéraux critiques s’intensifie. L’AIE estime que les besoins en lithium et en graphite doubleront d’ici 2040, mais que l’offre peinera à suivre. Cette tension profite aux États africains, qui peuvent exiger davantage. Mais elle attise aussi les rivalités entre grands acteurs: la Chine, déjà présente dans les mines de cobalt en RDC et de bauxite en Guinée, suit de près les exigences de transformation locale, tandis que les États-Unis et l’Union européenne multiplient les missions de prospection. Le décret ghanéen de juillet 2026 a ainsi suscité des inquiétudes chez les compagnies minières occidentales, qui redoutent un effet domino dans la sous-région.

Un modèle en construction, des fragilités persistantes

La tentative de restructuration du secteur extractif ouest-africain est prometteuse mais fragile. Les recettes minières représentaient en moyenne 15 à 25 % des budgets des États sahéliens avant 2020, et leur part tend à augmenter. Toutefois, la transformation locale exige des compétences techniques et une gouvernance transparente pour éviter la captation des bénéfices par des élites. Le Mali, qui a déjà mis en place une raffinerie d’or, doit encore prouver sa capacité à gérer les flux de métal précieux sans alimenter la contrebande ou le financement de groupes armés. Le Ghana, plus stable, bénéficie d’une expérience dans le raffinage local via la compagnie d’État Precious Minerals Marketing Company. Mais la pression sécuritaire au Sahel — attaques jihadistes, mines artisanales illégales, influence des groupes paramilitaires — pourrait entraver la mise en œuvre des réformes.

Enfin, la dimension régionale mérite attention. Les exigences de transformation locale créent un précédent qui pourrait être imité par d’autres producteurs, comme le Burkina Faso ou la Côte d’Ivoire. Mais elles risquent aussi de fragmenter le marché ouest-africain si chaque pays impose ses propres normes, au lieu d’harmoniser les standards à l’échelle de l’UEMOA ou de la CEDEAO. L’absence de coordination pourrait décourager les investisseurs et ralentir l’industrialisation.

La dynamique est lancée. Les États ouest-africains, forts de la rareté des ressources et de l’urgence climatique, tentent de transformer des décennies d’extraction prédatrice en levier de développement. Mais entre les fragilités sécuritaires, la concurrence géopolitique et les défis techniques, le chemin vers une souveraineté minière effective reste semé d’embûches.

Ce mouvement de fond, observé du Kenya au Mali en passant par le Ghana, redessine les équilibres du commerce mondial des ressources. Si la demande de minéraux critiques continue de croître, la marge de manœuvre des États africains s’élargit. Mais la réussite de ces politiques dépendra de leur capacité à bâtir des écosystèmes industriels cohérents, à attirer les investissements dans des contextes instables, et à éviter que la souveraineté ne reste qu’un slogan. La question qui demeure est celle de la mise en œuvre: comment, dans des régions marquées par l’insécurité et la faiblesse des capacités, transformer l’ambition en réalité économique durable ?