Entre 2021 et 2025, 44 tonnes d'or enregistrées à Dubaï comme provenant du Cameroun ont été évaluées à 3,4 milliards de dollars, tandis que les autorités camerounaises n'ont officiellement déclaré que 148 kilogrammes d'exportations sur la même période. Ce décalage abyssal, révélé le 25 mai 2026 par le directeur général de la Société nationale des mines (Sonamines), Hervé Bongueno, lors d'une intervention télévisée, n'est pas un incident isolé. Il s'inscrit dans une tendance de long terme qui, malgré la création d'un opérateur public en 2021, semble s'aggraver.

Infographie — Or · Gouvernance

Les chiffres livrés par Hervé Bongueno sont sans équivoque : la production d'or camerounaise échappe massivement aux circuits officiels. Sur la période 2021-2025, près de 44 tonnes d'or ont été acheminées vers Dubaï sans passer par les canaux déclarés auprès de l'administration camerounaise. Ce volume représente une valeur de 3,4 milliards de dollars, soit environ 1 914 milliards de FCFA, un montant équivalent à plus de 15 % du budget de l'État camerounais pour 2025. En regard, les exportations officielles de 148 kg paraissent dérisoires et trahissent l'incapacité des autorités à capter la richesse générée par l'orpaillage artisanal et semi-industriel.

Cette situation n'est pas nouvelle. Le dirigeant de la Sonamines a rappelé que son entreprise avait déjà alerté le gouvernement dès 2022, sur la base d'un rapport d'Interpol consacré aux réseaux clandestins de commercialisation de l'or en Afrique subsaharienne. Les données de ce rapport montraient déjà un décalage historique : entre 2008 et 2018, plus de 73 tonnes d'or camerounais avaient été recensées aux Émirats arabes unis, alors que la production officiellement déclarée au Cameroun restait inférieure à une tonne. Interpol avait alors classé le Cameroun parmi les pays les plus affectés par les circuits illicites du métal précieux en Afrique subsaharienne.

La création de la Sonamines en 2021 visait précisément à endiguer ce phénomène. En confiant à une société publique la mission de suivre la production, d'acheter l'or aux artisans et de le commercialiser, le gouvernement espérait réduire les fuites et accroître ses recettes. Or, les chiffres récents suggèrent que la Sonamines n'a pas réussi à inverser la tendance : entre 2021 et 2025, les quantités d'or enregistrées à Dubaï comme provenant du Cameroun ont continué de progresser, passant de 11,7 tonnes en 2018 à une moyenne annuelle de près de 9 tonnes sur la période récente. Le fossé entre les statistiques camerounaises et émiraties se creuse.

Ce phénomène a des conséquences directes sur la souveraineté économique du Cameroun. L'or non déclaré échappe à toute fiscalité et ne contribue ni au budget de l'État ni aux caisses des collectivités locales. Or, dans un contexte où le Cameroun cherche à diversifier ses sources de revenus après des années de baisse des cours du pétrole et du cacao, la valeur potentielle de l'or perdu – 3,4 milliards de dollars en cinq ans – représente une manne considérable qui pourrait financer des infrastructures, des services publics ou des programmes de développement. À cela s'ajoute l'absence de traçabilité, qui nourrit l'économie informelle, le financement de groupes armés et la dégradation environnementale liée à l'orpaille non contrôlé.

Au-delà du Cameroun, cette révélation éclaire une dynamique régionale bien plus large. Dans plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest et centrale, des schémas similaires se reproduisent. Le Mali, le Burkina Faso, le Ghana et la République démocratique du Congo figurent parmi les pays où des écarts importants entre production déclarée et exportations réellement constatées par les partenaires commerciaux ont été documentés. Dubaï, plaque tournante du commerce mondial de l'or, joue un rôle central dans cette fuite, en accueillant des raffineries qui acceptent des cargaisons sans exigences strictes de traçabilité. Les efforts de la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO) pour encourager l'achat local d'or par les banques centrales peinent à contrer des circuits bien établis.

Cette situation pose une question de fond sur la capacité des États africains à exercer leur souveraineté sur leurs ressources naturelles. La création d'entreprises publiques comme la Sonamines ne suffit pas si les moyens de contrôle sur le terrain – inspections, forces de l'ordre, infrastructure de suivi – restent limités. La révélation du directeur général de la Sonamines, en pointant l'échec de sa propre institution, offre un rare instant de transparence. Elle suggère que la volonté politique de régulariser le secteur existe, mais qu'elle se heurte à des obstacles concrets : poids des réseaux informels, corruption, porosité des frontières, et demande insatiable du marché international.

Le cas camerounais illustre une fracture persistante entre la richesse produite et la capacité des États à la capter. Si aucun progrès significatif n'est enregistré dans les années à venir, la multiplication des alertes publiques pourrait finir par contraindre les partenaires internationaux – FMI, Banque mondiale, Organisation mondiale des douanes – à renforcer les exigences de traçabilité sur les importations d'or. Pour l'Afrique de l'Ouest et centrale, l'enjeu est autant économique que politique : il s'agit de transformer une rente minière souvent illicite en levier de développement durable.