Le 12 juin 2026, le Cameroun subit une réduction de 330 MW de sa production électrique, soit 40 % de l'offre du Sud, après que les producteurs indépendants Globeleq/KPDC et DPDC ont invoqué une dette de 170 milliards FCFA accumulée depuis fin 2025. Cette décision provoque délestages, arrêts d'usines et pénuries d'eau, tandis que le pays recule dans le classement de l'industrialisation africaine, dépassé par la Côte d'Ivoire et le Sénégal. Ce n'est pas un incident isolé : il révèle la fragilité des mécanismes de financement énergétique et la dépendance croissante vis-à-vis des opérateurs privés dans une région où les États peinent à honorer leurs engagements.

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Le bras de fer entre l’État camerounais et les producteurs d’électricité privés vient de prendre une tournure inédite. En réduisant leur injection de 330 MW, Globeleq/KPDC et DPDC (centrale de Dibamba) ont paralysé le Réseau Interconnecté Sud, qui alimente les régions du Littoral, de l’Ouest et une partie du Centre. Le motif avancé est une créance de 170 milliards de FCFA, impayée depuis la fin 2025. Le ministre de l’Énergie, impuissant, renvoie la balle à son collègue des Finances, présenté dans les médias comme le gestionnaire des arriérés. Mais au-delà du jeu politique, c’est tout un système qui vacille.

Cette situation n’est pas qu’un incident technique. Elle révèle un déséquilibre structurel entre les obligations des États et les exigences des investisseurs privés. Au Cameroun, comme dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et centrale, les partenariats public-privé (PPP) ont été présentés comme la solution miracle pour combler le déficit énergétique. Or, lorsque l’État ne paie pas, les opérateurs coupent, quelle que soit la souffrance sociale ou économique. Les conséquences sont immédiates : l’usine de ciment de Figuil, seule du Grand Nord, a suspendu sa production ; Cimencam a placé ses employés en congé technique ; et les stations de pompage d’eau, dépendantes de l’électricité, ne peuvent plus approvisionner les populations.

Un recul industriel préoccupant

La Banque africaine de développement a récemment classé les pays africains les plus industrialisés. Si la Côte d’Ivoire et le Sénégal progressent dans l’UEMOA, le Cameroun, jadis locomotive de l’Afrique centrale, régresse. Au sein de la CEMAC, le Gabon et la Guinée équatoriale le devancent désormais. Ce déclin n’est pas nouveau : dès 1972, le Cameroun produisait piles, allumettes, papier, clous, chaussures et scooters. Aujourd’hui, ces filières ont disparu ou périclitent, faute d’énergie stable et compétitive. L’électricité n’est pas la seule cause, mais elle en est un accélérateur majeur.

Leçons pour l’Afrique de l’Ouest

Le cas camerounais sert d’avertissement pour les pays ouest-africains qui misent aussi sur les PPP énergétiques. Au Togo, par exemple, les centrales thermiques restent prédominantes malgré les investissements renouvelables. Au Mali, le barrage de Souapiti alimente un programme de formation d’ingénieurs, mais si l’État ne peut assurer la viabilité financière du projet, le risque d’un scénario similaire existe. En Côte d’Ivoire et au Sénégal, les progrès industriels sont réels, mais ils reposent sur une discipline budgétaire et des mécanismes de paiement que tous les pays ne maîtrisent pas.

La question qui se pose n’est pas seulement celle du montant de la dette, mais celle de la soutenabilité du modèle. Quand la facture d’électricité d’un État atteint des centaines de milliards, c’est toute la chaîne de valeur qui se grippe. Les producteurs privés, souvent des multinationales, ont des actionnaires à satisfaire et n’hésiteront pas à actionner le levier de la coupure. L’État, lui, doit arbitrer entre payer ses créanciers énergétiques ou financer la santé, l’éducation, et les salaires. Dans un contexte de pression fiscale limitée et de dette publique croissante, cet arbitrage est de plus en plus douloureux.

Une fragilité systémique

Le Cameroun n’est pas un cas unique. En Afrique de l’Ouest, le Nigeria connaît des crises récurrentes de dette gazière qui réduisent la production électrique. Au Ghana, les « dumsor » (délestages) ont été liés à des impayés envers les producteurs. La différence tient à la capacité de résilience des économies et à la diversification industrielle. Le Cameroun, qui a perdu son avance industrielle, est plus vulnérable. Les 170 milliards de FCFA de dette ne représentent qu’une fraction du budget national, mais leur impact est disproportionné car ils touchent le cœur du tissu productif.

L’évolution temporelle est éclairante : il y a dix ans, le Cameroun pouvait encore compter sur ses centrales hydroélectriques (Song Loulou, Edea). Mais la croissance de la demande et le vieillissement des infrastructures ont accru la dépendance aux IPP. Aujourd’hui, ces derniers détiennent un pouvoir de négociation considérable. La réduction de 330 MW est un signal fort : sans réforme du cadre contractuel et budgétaire, l’énergie restera une arme à double tranchant.

La crise camerounaise interroge les fondements de la souveraineté énergétique régionale. Alors que la CEDEAO dévoile un « Pacte d’avenir » pour consolider l’intégration, et que des projets hydroélectriques comme Souapiti montent en puissance, la question du financement et du paiement reste centrale. L’électricité ne devient un levier de développement que si les États parviennent à honorer leurs dettes sans compromettre les services essentiels. Dans un contexte de volatilité des cours des matières premières et de pression fiscale, cet équilibre est plus que jamais précaire.