Le 10 juin 2026, le Tribunal de commerce de Ouagadougou a annulé un contrat d’achat d’or jugé léonin entre Riverstone Karma SA, propriétaire de la mine de Karma, et les sociétés Franco-Nevada et Sandstorm Gold Ltd. En condamnant ces dernières à verser 5,2 milliards de FCFA à l’entreprise burkinabè, la décision cristallise une tendance régionale : celle d’États ouest-africains résolus à renégocier les termes d’accords hérités de l’époque où le secteur extractif échappait largement à leur contrôle. Cette annulation intervient dans un contexte où plusieurs pays de la zone multiplient les révisions de contrats miniers et pétroliers, tandis que la montée des préoccupations souverainistes redessine les équilibres géopolitiques autour des ressources du sous-sol.
Contrat Karma : la fin d’un « pacte léonin »
Le 10 juin 2026, le tribunal de commerce de Ouagadougou annule un contrat d’achat d’or jugé déséquilibré. Retour sur un mécanisme qui a privé le Burkina Faso d’une part de ses richesses pendant plus d’une décennie.
Chronologie d’un contentieux
Versés par Franco-Nevada et Sandstorm Gold Ltd à Riverstone Karma SA, après l’annulation d’un contrat jugé « particulièrement déséquilibré ».
Contrat « léonin » : financement de 100 M$ remboursé dès 2021, mais obligations maintenues sur 40 ans. Riverstone Karma SA privée d’une part majeure des revenus de la mine.
Contrat annulé. 5,2 milliards FCFA de dommages. Décision qui s’inscrit dans une tendance régionale de renégociation des accords miniers hérités du passé.
Les acteurs du litige
Burkina Faso en bref (FMI)
Selon le FMI, le Burkina Faso affiche une croissance de 5,0 % et une inflation négative.
Ce qu’il faut retenir
Au cœur du litige se trouve un montage contractuel datant de 2014, conclu entre les anciens propriétaires de la mine de Karma – True Gold puis Endeavour Mining – et les sociétés Franco-Nevada et Sandstorm Gold Ltd. Ce contrat d’achat d’or, adossé à un financement initial de 100 millions de dollars pour la construction de la mine, imposait à l’exploitant des obligations qualifiées de « particulièrement déséquilibrées » par le tribunal. Malgré un remboursement intégral de ce financement dès 2021, l’accord continuait à produire ses effets sur une durée minimale de quarante ans, renouvelable automatiquement – une disposition qui privait Riverstone Karma SA d’une part substantielle des revenus de la mine.
Un héritage contesté
Lorsque Néré Mining SA, société de droit burkinabè détenue majoritairement par des capitaux locaux, a acquis la mine en mars 2022, elle a hérité de ces engagements sans possibilité de s’en défaire. Ce mécanisme, courant dans l’industrie minière, permet aux financiers de sécuriser leur retour sur investissement via des flux d’or à long terme, mais il peut aussi devenir un frein à la rentabilité pour l’exploitant lorsque le prix de l’or monte. Or, entre 2014 et 2026, le cours de l’once a plus que doublé, rendant le déséquilibre encore plus patent. La décision de justice burkinabè vient donc corriger ce que le tribunal a considéré comme une spoliation, mais elle soulève des questions de sécurité juridique pour les investisseurs internationaux.
Une tendance régionale
Cette annulation ne fait pas exception en Afrique de l’Ouest. Au Mali, le gouvernement a récemment révisé le code minier pour y inclure une participation obligatoire de l’État pouvant aller jusqu’à 30 %, tandis que le Sénégal a renégocié les conditions d’exploitation de ses gisements d’or et de phosphates. Au Ghana, la restructuration de la dette souveraine en 2025 a inclus une clause de réexamen des contrats miniers. Le Burkina Faso, lui, emboîte le pas en utilisant la voie judiciaire pour imposer un rééquilibrage. Cette approche, plus frontale, pourrait inspirer d’autres pays qui, comme le Niger ou le Tchad, cherchent à maximiser les retombées de leurs ressources extractives.
Les enjeux géopolitiques et énergétiques
Au-delà du simple contentieux commercial, l’affaire Karma illustre une mutation géopolitique plus large. La mine est située dans une région soumise à des pressions sécuritaires croissantes, où l’État burkinabè peine à assurer le contrôle territorial. En remettant en cause un contrat jugé défavorable, Ouagadougou envoie un signal de fermeté à la fois aux multinationales et à ses partenaires étrangers. Par ailleurs, les revenus miniers sont cruciaux pour financer des infrastructures énergétiques, notamment dans un contexte où le pays cherche à réduire sa dépendance aux importations d’hydrocarbures. En 2025, le secteur minier représentait près de 15 % du PIB burkinabè ; toute amélioration des termes d’échanges sur l’or se répercute directement sur la capacité de l’État à investir dans sa souveraineté énergétique.
Une réponse à la volatilité des prix
L’or, comme le pétrole, est soumis à des fluctuations qui exposent les pays producteurs à des chocs de revenus. Le contrat de 2014 avait été conçu dans un contexte de prix bas, où un financement garanti par l’or semblait avantageux. Aujourd’hui, les cours élevés rendent ces accords obsolètes. En les annulant, le Burkina Faso cherche à capter une part plus importante de la rente minière, à l’image de ce que font les États pétroliers en renégociant les contrats de partage de production. Cette stratégie comporte toutefois des risques de contentieux internationaux, comme le montre la contestation de Franco-Nevada, qui qualifie le jugement d’« invalide ».
Perspectives régionales
L’annulation du contrat Karma s’inscrit dans un mouvement plus large de réaffirmation de la souveraineté sur les ressources naturelles en Afrique de l’Ouest. Les États, soutenus par une opinion publique de plus en plus attentive à la « malédiction des ressources », utilisent tous les leviers – juridiques, législatifs, fiscaux – pour renégocier les termes des concessions. La question qui demeure est celle de l’équilibre entre cette souveraineté retrouvée et la nécessité d’attirer des investissements étrangers pour développer de nouveaux gisements. Le Burkina Faso, comme ses voisins, devra naviguer entre fermeté et pragmatisme, sous peine de voir les capitaux se détourner vers des juridictions plus prévisibles.
La décision du tribunal de Ouagadougou ouvre donc une nouvelle phase dans la relation entre États ouest-africains et multinationales extractives. Alors que la région cherche à consolider son autonomie énergétique et budgétaire, chaque renégociation de contrat devient un test de crédibilité pour les gouvernements. Reste à savoir si cette annulation isolée fera jurisprudence ou si elle restera un coup de semonce dans un paysage minier en pleine recomposition.
Données de référence : Croissance du PIB réel : 5.0% (FMI)