Le 21 juillet 2026, l’Algérie tenait une visioconférence avec la Bosnie-Herzégovine pour renforcer leur coopération dans les hydrocarbures, le GNL et les engrais. Le même mois, le Sénégal accélérait la montée en production du champ Sangomar, premier projet pétrolier du pays. Ces deux événements, en apparence distincts, révèlent une recomposition des équilibres énergétiques en Afrique de l’Ouest, où la diversification des débouchés et l’émergence de nouveaux producteurs redéfinissent les rapports de force.
Algérie ↔ Sénégal : deux visions, un même théâtre
L’Algérie verrouille ses débouchés balkaniques pendant que le Sénégal accélère sur Sangomar. L’Afrique de l’Ouest se réorganise sous pression.
- → Capacité réelle : 1,05 million b/j
- → Quota OPEP+ : 1,2 million b/j
- → Stratégie : diversification hors UE (Bosnie, Balkans)
- → Atout : GNL + engrais, lien historique avec l’Europe
- → Champ : Sangomar (premier projet pétrolier)
- → Stratégie : monter en production rapidement
- → Enjeu : devenir producteur majeur en Afrique de l’Ouest
- → Atout : partenaire Woodside, GNL à terme
Exportations algériennes de gaz vers l’Europe
depuis la guerre en Ukraine (contexte 2022-2026)
+20% de gaz algérien vers l’Europe, mais concurrence croissante du GNL américain et qatari.
Désaccords persistants sur les quotas entre l’Arabie saoudite et certains membres africains (Nigeria, Angola). L’Algérie, dont la capacité réelle est inférieure à son quota théorique, voit son influence s’éroder.
Coopération renforcée : hydrocarbures, GNL, engrais. La Bosnie, porte d’entrée des Balkans, offre un débouché stable hors UE.
Montée en production du champ Sangomar — premier projet pétrolier sénégalais.
Devenir un producteur significatif en Afrique de l’Ouest, concurrencer les historiques.
Une diplomatie algérienne offensive face aux tensions de l’OPEP+
L’entretien entre Mohamed Arkab, ministre algérien des Hydrocarbures, et son homologue bosnien Vedran Lakić s’inscrit dans une stratégie de diversification des marchés. Alors que les exportations algériennes de gaz vers l’Europe ont bondi de près de 20 % depuis la guerre en Ukraine, la concurrence du GNL américain et qatari s’intensifie. Par ailleurs, l’OPEP+ traverse une crise interne : les désaccords sur les quotas de production entre l’Arabie saoudite et certains membres africains – Nigeria, Angola – n’ont pas été résolus en juin 2026. L’Algérie, dont la capacité effective est estimée à 1,05 million de barils par jour, en deçà de son quota théorique de 1,2 million, voit son influence s’éroder. En se tournant vers la Bosnie, pays non membre de l’UE mais porte d’entrée des Balkans, Alger cherche à sécuriser des débouchés stables pour son pétrole brut, son GNL et ses produits pétrochimiques, tout en contournant les tensions sur les routes maritimes liées à la crise du détroit d’Ormuz.
Le Sénégal entre dans le cercle des producteurs
Parallèlement, le Sénégal franchit une étape décisive avec la montée en cadence du champ Sangomar, opéré par Woodside. D’ici fin 2026, la production devrait atteindre 100 000 barils par jour, plaçant le pays dans le cercle des producteurs ouest-africains. Cette émergence soulève des questions sur la maîtrise de la chaîne de valeur et la redistribution de la rente. En mai 2026, le ministre de l’Énergie Birame Soulèye Diop plaidait pour des réformes fiscales adaptées, tandis que l’Institut national du pétrole et du gaz (INPG) insistait sur la formation des ressources humaines, signe que la souveraineté technique est perçue comme un enjeu central.
Un contexte géopolitique mouvant
Les deux mouvements interviennent dans un environnement marqué par des perturbations de l’offre mondiale – crise dans le détroit d’Ormuz, tensions OPEP+ – et par l’arrivée de nouveaux acteurs. L’Algérie, qui a longtemps dominé le marché gazier ouest-africain via le Gazoduc Maghreb-Europe et les projets GNL, doit désormais composer avec la concurrence sénégalaise sur le brut, mais aussi avec des partenaires asiatiques et américains. La diversification des débouchés vers les Balkans montre une volonté de réduire la dépendance au marché européen traditionnel, tandis que le Sénégal, fort de ses ressources encore largement sous-exploitées, tente d’attirer les investisseurs tout en maximisant les retombées locales.
Des défis structurels communs
Malgré des trajectoires différentes, Alger et Dakar partagent des défis similaires : le vieillissement des infrastructures algériennes contraste avec la jeunesse du projet sénégalais, mais tous deux doivent investir massivement dans l’amont pétrolier pour maintenir ou accroître leur production. La formation de cadres techniques, la révision des cadres fiscaux et la gestion des rentes extractives sont autant de questions qui dépassent les frontières nationales. La recomposition en cours dessine un paysage énergétique ouest-africain multipolaire, où les alliances se font et se défont au gré des intérêts et des crises.
Ces deux dynamiques – l’offensive diplomatique algérienne et l’émergence sénégalaise – ne sont que les prémices d’une redistribution plus large des cartes énergétiques en Afrique de l’Ouest. Alors que l’OPEP+ peine à maintenir sa cohésion et que de nouveaux producteurs comme le Niger (via le pipeline de Koulele) ou le Ghana (Jubilee) consolident leurs positions, la région pourrait voir émerger des logiques de coopération ou de concurrence inédites. La question centrale reste : ces États parviendront-ils à transformer leur rente pétrolière en levier de développement durable, ou répéteront-ils les erreurs du passé ?