Alors que l’Algérie consolide sa place de fournisseur de GNL « fiable et sûr » vers l’Europe, avec 7 milliards de m³ livrés annuellement à la France, le Sénégal et la Mauritanie cherchent encore à transformer leurs promesses gazières en flux commerciaux pérennes. Ce contraste, révélé par les données du premier semestre 2026, pose la question de la souveraineté énergétique régionale et des choix stratégiques des États côtiers ouest-africains.
GNL algérien : un modèle de souveraineté énergétique
L’Algérie consolide sa place de fournisseur « fiable et sûr » vers l’Europe, tandis que le Sénégal et la Mauritanie peinent à transformer leurs réserves en flux commerciaux.
Livraisons stables de 7 milliards de m³/an vers la France et bond des ventes vers la Turquie (1,55 Mt). Modèle basé sur des infrastructures matures et des contrats long terme.
Le champ Grand Tortue Ahmeyim (Sénégal/Mauritanie) accumule les retards. BP et Kosmos Energy revoient leurs calendriers. Production à grande échelle pas encore démarrée.
Sans contrats long terme ni infrastructures de liquéfaction, les promesses gazières peinent à devenir des flux commerciaux pérennes. La souveraineté énergétique régionale est en jeu.
Premiers reports annoncés par BP/Kosmos Energy
7 milliards de m³/an vers la France, contrats long terme
Algérie : 1,55 Mt vers Turquie. Sénégal/Mauritanie : production toujours pas lancée
L’Algérie, un modèle de gestion gazière
Les chiffres publiés par Attaqa montrent que les exportations mondiales de GNL ont progressé de moins de 1 % au premier semestre 2026, atteignant 209 millions de tonnes. Dans ce contexte atone, l’Algérie a maintenu ses livraisons vers la France à un niveau stable (7 milliards de m³ par an) et a même vu ses ventes vers la Turquie bondir (1,55 million de tonnes au premier semestre). Cette performance repose sur une infrastructure de liquéfaction éprouvée et des contrats à long terme, que les nouveaux producteurs ouest-africains n’ont pas encore pu bâtir.
Le défi sénégalo-mauritanien : transformer des réserves en revenus
À l’inverse, le développement du champ Grand Tortue Ahmeyim (GTA), partagé entre le Sénégal et la Mauritanie, accumule les retards. BP et Kosmos Energy ont revu à plusieurs reprises leurs calendriers, et la production n’a toujours pas démarré à grande échelle. Parallèlement, les troubles politiques au Sénégal – limogeage du Premier ministre en mai 2026, tensions autour du discours souverainiste d’Ousmane Sonko – ont freiné la confiance des investisseurs. Sans stabilité institutionnelle, il est difficile de caler des contrats GNL fermes avec des acheteurs européens.
Un contexte géopolitique qui favorise l’Algérie
La crise du détroit d’Ormuz et les attaques contre l’Iran en mars 2026 ont accru la demande de gaz non russe en Europe. L’Algérie, déjà connectée via gazoducs et méthaniers, a su capter cette demande. Le Sénégal et la Mauritanie, eux, sont encore hors jeu. Même si le Sénégal a célébré le premier baril de Sangomar en 2024, la manne gazière tarde. Selon les prévisions, la première cargaison de GNL de GTA n’interviendrait pas avant 2027, soit deux ans après l’échéance initiale.
Quelles leçons pour la souveraineté énergétique ouest-africaine ?
L’exemple algérien montre que la souveraineté énergétique ne se décrète pas : elle se construit sur des décennies d’investissement dans les infrastructures, la formation et une diplomatie gazière active. Les jeunes États gaziers d’Afrique de l’Ouest doivent choisir entre un modèle de rente extractive rapide et un développement progressif de filières locales. Le discours souverainiste de Sonko, s’il rassure sur le patriotisme économique, inquiète les partenaires techniques. Or, sans ces derniers, pas de GNL.
La tentation du nationalisme des ressources
La récente vague de renégociations de contrats miniers et pétroliers en Afrique de l’Ouest – Mali, Burkina Faso, Niger – pourrait inspirer Dakar et Nouakchott. Mais durcir les conditions sans avoir d’alternative opérationnelle expose à des contentieux et à une fuite des capitaux. L’Algérie, elle, a maintenu un équilibre : État actionnaire via Sonatrach, mais ouverture aux majors comme TotalEnergies. Un modèle hybride plus que nationaliste.
Les chiffres clés du premier semestre 2026
Pour éclairer le propos : les exportations de GNL algérien vers la France représentent environ 10 % des importations françaises de gaz. En Afrique de l’Ouest, le Sénégal et la Mauritanie n’exportent pas encore de GNL. Leurs revenus gaziers projetés (estimés à 3 milliards de dollars par an à pleine production) restent virtuels. Pendant ce temps, l’Algérie engrange des recettes stables qui financent ses subventions sociales et son budget.
Une concurrence régionale émergente
Au-delà du GNL, le gazoduc Nigeria-Maroc (projet toujours en discussion) pourrait redistribuer les cartes. Si ce gazoduc voit le jour, il connecterait les gisements ouest-africains au marché européen via le Maroc, offrant une alternative aux méthaniers. Mais les négociations politiques entre la CEDEAO, le Maroc et le Nigeria sont lentes. En attendant, l’Algérie reste le géant gazier africain incontesté.
La question des prix et de la compétitivité
Le GNL algérien bénéficie de coûts d’extraction et de liquéfaction historiquement bas. Les gisements de GTA, en eaux profondes, sont plus coûteux. Sans subventions ou prix de vente garantis, leur rentabilité est fragile. Or, les prix du gaz européen, après le pic de 2022, tendent à baisser. Les producteurs ouest-africains arriveront sur un marché moins porteur.
Le contraste entre l’Algérie et l’Afrique de l’Ouest illustre une vérité dérangeante : la souveraineté énergétique ne se gagne pas sur un coup de rhinocéros. Elle exige de la patience, de la continuité politique et des partenariats équilibrés. Le Sénégal et la Mauritanie ont une fenêtre d’opportunité – la demande européenne reste forte – mais le temps joue contre eux. L’échec à monétiser rapidement leurs réserves pourrait les condamner à rester des spectateurs de la transition énergétique mondiale.