Alors que l’Algérie consolide sa place de fournisseur de GNL « fiable et sûr » vers l’Europe, avec 7 milliards de m³ livrés annuellement à la France, le Sénégal et la Mauritanie cherchent encore à transformer leurs promesses gazières en flux commerciaux pérennes. Ce contraste, révélé par les données du premier semestre 2026, pose la question de la souveraineté énergétique régionale et des choix stratégiques des États côtiers ouest-africains.

Infographie — Gaz naturel

L’Algérie, un modèle de gestion gazière

Les chiffres publiés par Attaqa montrent que les exportations mondiales de GNL ont progressé de moins de 1 % au premier semestre 2026, atteignant 209 millions de tonnes. Dans ce contexte atone, l’Algérie a maintenu ses livraisons vers la France à un niveau stable (7 milliards de m³ par an) et a même vu ses ventes vers la Turquie bondir (1,55 million de tonnes au premier semestre). Cette performance repose sur une infrastructure de liquéfaction éprouvée et des contrats à long terme, que les nouveaux producteurs ouest-africains n’ont pas encore pu bâtir.

Le défi sénégalo-mauritanien : transformer des réserves en revenus

À l’inverse, le développement du champ Grand Tortue Ahmeyim (GTA), partagé entre le Sénégal et la Mauritanie, accumule les retards. BP et Kosmos Energy ont revu à plusieurs reprises leurs calendriers, et la production n’a toujours pas démarré à grande échelle. Parallèlement, les troubles politiques au Sénégal – limogeage du Premier ministre en mai 2026, tensions autour du discours souverainiste d’Ousmane Sonko – ont freiné la confiance des investisseurs. Sans stabilité institutionnelle, il est difficile de caler des contrats GNL fermes avec des acheteurs européens.

Un contexte géopolitique qui favorise l’Algérie

La crise du détroit d’Ormuz et les attaques contre l’Iran en mars 2026 ont accru la demande de gaz non russe en Europe. L’Algérie, déjà connectée via gazoducs et méthaniers, a su capter cette demande. Le Sénégal et la Mauritanie, eux, sont encore hors jeu. Même si le Sénégal a célébré le premier baril de Sangomar en 2024, la manne gazière tarde. Selon les prévisions, la première cargaison de GNL de GTA n’interviendrait pas avant 2027, soit deux ans après l’échéance initiale.

Quelles leçons pour la souveraineté énergétique ouest-africaine ?

L’exemple algérien montre que la souveraineté énergétique ne se décrète pas : elle se construit sur des décennies d’investissement dans les infrastructures, la formation et une diplomatie gazière active. Les jeunes États gaziers d’Afrique de l’Ouest doivent choisir entre un modèle de rente extractive rapide et un développement progressif de filières locales. Le discours souverainiste de Sonko, s’il rassure sur le patriotisme économique, inquiète les partenaires techniques. Or, sans ces derniers, pas de GNL.

La tentation du nationalisme des ressources

La récente vague de renégociations de contrats miniers et pétroliers en Afrique de l’Ouest – Mali, Burkina Faso, Niger – pourrait inspirer Dakar et Nouakchott. Mais durcir les conditions sans avoir d’alternative opérationnelle expose à des contentieux et à une fuite des capitaux. L’Algérie, elle, a maintenu un équilibre : État actionnaire via Sonatrach, mais ouverture aux majors comme TotalEnergies. Un modèle hybride plus que nationaliste.

Les chiffres clés du premier semestre 2026

Pour éclairer le propos : les exportations de GNL algérien vers la France représentent environ 10 % des importations françaises de gaz. En Afrique de l’Ouest, le Sénégal et la Mauritanie n’exportent pas encore de GNL. Leurs revenus gaziers projetés (estimés à 3 milliards de dollars par an à pleine production) restent virtuels. Pendant ce temps, l’Algérie engrange des recettes stables qui financent ses subventions sociales et son budget.

Une concurrence régionale émergente

Au-delà du GNL, le gazoduc Nigeria-Maroc (projet toujours en discussion) pourrait redistribuer les cartes. Si ce gazoduc voit le jour, il connecterait les gisements ouest-africains au marché européen via le Maroc, offrant une alternative aux méthaniers. Mais les négociations politiques entre la CEDEAO, le Maroc et le Nigeria sont lentes. En attendant, l’Algérie reste le géant gazier africain incontesté.

La question des prix et de la compétitivité

Le GNL algérien bénéficie de coûts d’extraction et de liquéfaction historiquement bas. Les gisements de GTA, en eaux profondes, sont plus coûteux. Sans subventions ou prix de vente garantis, leur rentabilité est fragile. Or, les prix du gaz européen, après le pic de 2022, tendent à baisser. Les producteurs ouest-africains arriveront sur un marché moins porteur.

Le contraste entre l’Algérie et l’Afrique de l’Ouest illustre une vérité dérangeante : la souveraineté énergétique ne se gagne pas sur un coup de rhinocéros. Elle exige de la patience, de la continuité politique et des partenariats équilibrés. Le Sénégal et la Mauritanie ont une fenêtre d’opportunité – la demande européenne reste forte – mais le temps joue contre eux. L’échec à monétiser rapidement leurs réserves pourrait les condamner à rester des spectateurs de la transition énergétique mondiale.