Les cours du pétrole ont bondi de près de 3% ce vendredi 15 mai 2026, le Brent atteignant 108,85 dollars, portés par le blocage persistant du détroit d'Ormuz, deux mois et demi après le début de la guerre au Moyen-Orient. Selon l'Agence internationale de l'énergie, le monde puise dans ses réserves à un rythme record, et près d'un milliard de barils auraient déjà été retirés du marché. Cette flambée intervient alors que le Sénégal vient de durcir le ton face aux majors pétrolières, menaçant d'un arbitrage pour renégocier ses contrats gaziers et pétroliers, signe que les États ouest-africains entendent tirer parti de la tension sur les marchés.

Infographie — Pétrole · OPEP & Marchés

Une flambée sans précédent depuis 2022

Les prix du pétrole poursuivent leur ascension vertigineuse. Ce vendredi, le baril de Brent de la mer du Nord pour livraison en juillet s'échangeait à 108,85 dollars, en hausse de 2,96%, tandis que le West Texas Intermediate américain grimpait de 3,44% à 104,65 dollars. En cause, la guerre au Moyen-Orient et le blocage quasi total du détroit d'Ormuz, par où transite environ un tiers du pétrole mondial. Les analystes estiment que 10 à 13 millions de barils par jour sont bloqués dans le Golfe, soit un cumul approchant le milliard de barils depuis le début du conflit. L'Agence internationale de l'énergie (AIE) a averti que les réserves stratégiques mondiales s'épuisent à un rythme jamais vu, tandis que l'impasse diplomatique entre les États-Unis et l'Iran persiste.

Une manne inespérée pour les producteurs d'Afrique de l'Ouest

Pour les pays producteurs de la région, cette flambée est une aubaine. Le Nigeria, premier producteur africain avec environ 1,3 million de barils par jour, voit ses recettes budgétaires s'envoler, d'autant que son brut (Bonny Light) profite d'une prime de qualité sur le Brent. L'Angola, bien qu'en déclin, bénéficie elle aussi de l'effet prix. Mais au-delà des majors historiques, ce sont les États comme le Sénégal et la Mauritanie, à l'aube de leur ère gazière et pétrolière, qui pourraient tirer le meilleur parti de cette conjoncture. Le Sénégal, qui vient de menacer de recourir à l'arbitrage pour renégocier ses contrats, voit ses arguments renforcés : dans un marché tendu, les compagnies pétrolières ont tout intérêt à trouver des terrains d'entente pour sécuriser leurs actifs.

Le gaz en ligne de mire : la fenêtre s'élargit

Le précédent mozambicain, où les investissements directs étrangers ont bondi de 60,2% en 2025 portés par les mégaprojets gaziers, montre que des prix élevés accélèrent les décisions d'investissement. Or l'Europe, qui cherche à réduire sa dépendance au gaz russe, se tourne vers le gaz naturel liquéfié (GNL) africain. Les importations européennes de GNL russe ont certes bondi de 16% au premier trimestre 2026, mais cette hausse est conjoncturelle : les tensions géopolitiques et la guerre en Ukraine poussent Bruxelles à diversifier ses sources. Le gaz sénégalo-mauritanien, dont la mise en production est prévue pour 2027-2028, arrive donc à point nommé. La flambée actuelle du pétrole, en rendant les alternatives énergétiques plus compétitives, pourrait accélérer les investissements dans les infrastructures gazières régionales.

Le revers de la médaille : l'inflation importée

Mais tous les pays ouest-africains ne sont pas producteurs. Le Sénégal lui-même importe encore du pétrole raffiné, et le coût de l'énergie pèse sur les finances publiques. La hausse du brut se répercute sur les prix des carburants, des transports et des denrées alimentaires, attisant l'inflation. Dans un contexte où le FMI alerte sur les risques de surchauffe, les banques centrales de la région pourraient être contraintes de relever leurs taux, freinant une croissance déjà fragile. La guerre en Ukraine et la flambée de 2022 avaient déjà montré que les économies africaines, fortement dépendantes des importations, subissaient de plein fouet les chocs pétroliers.

Une nouvelle donne géopolitique

Au-delà des aspects économiques, cette crise pétrolière redessine les équilibres géopolitiques. L'OPEP+, dont l'influence s'érode, peine à réguler un marché fractionné par les sanctions et les conflits. La Russie, malgré les sanctions occidentales, continue d'exporter son GNL vers l'Europe, tandis que l'OPEP+ a opté pour une stratégie de baisse de quotas jusqu'en 2025. Mais la flambée actuelle, due à un choc d'offre, échappe à tout contrôle. Pour les pays ouest-africains, c'est l'occasion de réaffirmer leur souveraineté : en renégociant les contrats, comme le fait le Sénégal, ou en exigeant une plus grande part de la valeur ajoutée, comme le Nigeria avec sa refonte du secteur pétrolier.

Quelles leçons pour l'avenir énergétique de la région ?

La récente décision du Sénégal de durcir le ton face aux majors n'est pas anodine : elle intervient dans un contexte de rareté et de prix élevés, où l'État reprend la main. Mais pour que cette souveraineté soit durable, il faudra aller au-delà de la simple renégociation. La flambée actuelle rappelle que la dépendance aux énergies fossiles expose les économies à une volatilité extrême. L'investissement dans les énergies renouvelables, bien que coûteux, apparaît comme une voie de diversification nécessaire, comme le montre l'essor de l'hydroélectricité en Guinée ou du solaire au Sahel. L'expérience des années 2010, où les prix élevés ont dopé les budgets sans transformer les structures productives, doit servir de leçon.

Alors que le monde puise dans ses réserves à un rythme record et que le détroit d'Ormuz reste bloqué, l'Afrique de l'Ouest se trouve à un carrefour. La flambée du pétrole offre une fenêtre de revenus exceptionnelle, mais aussi un test de maturité pour des États qui cherchent à concilier souveraineté énergétique et intégration mondiale. Les prochains mois diront si la région saura tirer parti de cette conjoncture pour négocier en position de force, ou si elle restera prisonnière de la volatilité des marchés.