Le Parlement iranien examine un projet de loi instaurant un droit de passage en rial sur le détroit d'Ormuz, par lequel transite 20% du pétrole mondial. Une telle mesure, si elle est adoptée, bouleverserait les routes énergétiques et offrirait une fenêtre inédite aux producteurs ouest-africains. Alors que le Sénégal vient d'enregistrer un excédent commercial historique grâce au pétrole de Sangomar, la région pourrait voir sa position stratégique se renforcer.
Détroit d'Ormuz : l'effet domino sur l'Afrique de l'Ouest
L'initiative iranienne, révélée par plusieurs sources diplomatiques, vise à imposer une redevance annuelle estimée à 80 milliards de dollars, payable exclusivement en monnaie locale. Au-delà de l'aspect fiscal, c'est un outil de contournement des sanctions américaines : en obligeant les compagnies à se procurer des rials, Téhéran crée une demande captive pour sa devise et affaiblit l'emprise du dollar sur le commerce pétrolier. Le texte, bien que contraire à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, bénéficie d'un large soutien parlementaire.
Les conséquences pour le marché pétrolier international seraient immédiates. Le détroit d'Ormuz est le passage obligé pour les exportations de l'Arabie saoudite, de l'Irak, du Koweït, des Émirats arabes unis et du Qatar. Toute entrave à la libre circulation – même sous forme de taxe – se traduirait par une hausse des coûts d'acheminement et, très probablement, par une flambée des prix du brut. Les pays asiatiques, premiers clients du Golfe, chercheraient alors à diversifier leurs approvisionnements.
C'est dans ce contexte que l'Afrique de l'Ouest pourrait jouer un rôle accru. Les récentes découvertes et mises en production – le pétrole de Sangomar au Sénégal, le gaz de Grand Tortue Ahmeyim partagé avec la Mauritanie, les efforts de transformation au Cameroun – positionnent la région comme un fournisseur alternatif crédible, hors des zones de tension du Moyen-Orient. L'excédent commercial sénégalais de mars 2026, première depuis deux décennies, illustre cette nouvelle donne.
Pour les États ouest-africains, un choc pétrolier lié à Ormuz aurait un double effet. D'un côté, des prix plus élevés augmenteraient mécaniquement les recettes budgétaires des producteurs, offrant une marge de manœuvre pour financer les infrastructures ou réduire la dette. De l'autre, la volatilité accrue compliquerait la planification macroéconomique et pourrait attiser les tensions inflationnistes, comme le rappelle l'analyse récente des banques centrales face aux fluctuations des cours.
L'enjeu dépasse la simple conjoncture. La perspective d'un détroit d'Ormuz moins fluide renforce l'impératif de souveraineté énergétique pour l'Afrique de l'Ouest. Plutôt que de simplement exporter davantage de brut, les pays ont intérêt à accélérer leur intégration régionale – raffinage, stockage, interconnexions – pour se prémunir contre les chocs extérieurs. Le projet de la SNH au Cameroun, visant à transformer 372 milliards de FCFA en capacité locale de traitement, s'inscrit dans cette logique.
Les investisseurs étrangers, traditionnellement concentrés sur le Golfe, pourraient être tentés de réévaluer leurs portefeuilles. L'Afrique de l'Ouest offre une stabilité politique relative et des coûts d'extraction compétitifs. Mais des défis subsistent : gouvernance des revenus, sécurisation des infrastructures (l'opération ELOL en Casamance a montré les fragilités locales), et respect des engagements climatiques. Le pari est de concilier rente pétrolière et transition énergétique.
Enfin, ce projet iranien interroge la gouvernance maritime mondiale. Si Téhéran parvient à imposer son péage, d'autres États pourraient être tentés d'imiter ce précédent, menaçant d'autres détroits stratégiques comme Malacca ou Suez. Pour l'Afrique de l'Ouest, dont les côtes abritent de futures routes d'exportation, la sécurisation des voies maritimes devient un enjeu vital.
La menace iranienne sur le détroit d'Ormuz, qu'elle se concrétise ou non, rappelle que la géographie reste une arme économique redoutable. Pour l'Afrique de l'Ouest, elle sonne comme une incitation à transformer l'essor pétrolier en levier de développement durable et d'autonomie stratégique. Le paradoxe sénégalais – un excédent commercial masquant un déficit structurel – pourrait ainsi trouver un début de résolution dans une intégration régionale renforcée.