En un an, la centrale hydroélectrique de Nachtigal, la plus puissante du Cameroun, a injecté 3,6 térawattheures dans le réseau, soit près de 30 % des besoins du pays. Pourtant, les délestages n'ont pas disparu des villes camerounaises. Ce paradoxe, loin d'être anecdotique, éclaire un défi commun à l'Afrique de l'Ouest : la course à la production de capacité cache l'urgence d'investir dans le transport et la distribution.
Le paradoxe Nachtigal
Une centrale record… mais des villes toujours privées de courant
La centrale injecte l’équivalent de 30 % des besoins nationaux.
Les coupures continuent dans plusieurs villes
La raison ? Le réseau de transport et de distribution n’a pas suivi. Les lignes, postes de transformation et câbles vieillissants n’acheminent pas l’électricité jusqu’aux consommateurs.
Le cas Nachtigal illustre un déséquilibre régional : on investit massivement dans la production (barrages, centrales) mais trop peu dans le transport et la distribution. Résultat : une capacité record ne garantit pas l’accès à l’électricité.
Un paradoxe révélateur
Mise en service en mai 2025, la centrale de Nachtigal (420 MW) devait marquer un tournant dans l'approvisionnement électrique du Cameroun. Les chiffres de production sont impressionnants : plus de 3,6 TWh livrés en un an, un taux de disponibilité supérieur à 94 % et un taux de maintenance de 99 %. Pourtant, dans plusieurs villes, les ménages et les entreprises continuent de subir des coupures récurrentes. La raison, souligne Nicolas Bec, directeur d'exploitation de NHPC, tient à ce qui se passe entre la centrale et le consommateur : lignes de transport, postes de transformation, réseaux de distribution – des équipements qui n'appartiennent pas au producteur.
Des investissements déséquilibrés
Ce décalage entre production et transport n'est pas propre au Cameroun. En Afrique de l'Ouest, des projets similaires illustrent la même tendance. Le barrage de Souapiti, en Guinée, l'un des plus grands d'Afrique, a considérablement accru la capacité de production depuis sa mise en service, mais l'évacuation de l'énergie vers les centres de consommation, notamment Conakry, reste entravée par un réseau insuffisant. De même, le Togo, qui développe ses centrales thermiques et renouvelables, voit ses efforts limités par un réseau de transport vieillissant et une interconnexion sous-exploitée avec les pays voisins.
Une leçon pour l'intégration régionale
Le paradoxe de Nachtigal interroge la stratégie énergétique ouest-africaine. La priorité donnée aux grands projets de production, souvent adossés à des financements internationaux, néglige le maillon réseau. Or, la souveraineté énergétique ne se mesure pas seulement à la capacité installée, mais à la capacité à acheminer l'électricité jusqu'aux usagers. La Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) a lancé des initiatives d'interconnexion régionale, mais leur mise en œuvre est lente, freinée par des coûts élevés et des divergences politiques.
La question du financement et de la gouvernance
Les producteurs indépendants, comme NHPC au Cameroun, se concentrent sur leur cœur de métier : produire. Le transport et la distribution relèvent souvent d'entreprises publiques aux moyens limités. Au Cameroun comme dans plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest, ces sociétés souffrent de lourdeurs administratives, de pertes techniques et commerciales, et d'un manque d'investissement chronique. Tant que ce goulet d'étranglement ne sera pas résorbé, l'ajout de nouvelles capacités de production risque de n'avoir qu'un impact marginal sur l'accès à l'électricité.
Perspectives pour l'Afrique de l'Ouest
L'essor des mines d'or en Afrique de l'Ouest – qui consomment des quantités croissantes d'électricité – rend ce constat encore plus crucial. Le Sénégal, le Mali, le Burkina Faso et le Ghana voient leur production aurifère augmenter, mais les besoins énergétiques de ces industries entrent en concurrence avec ceux des ménages. Un réseau fiable est aussi un enjeu de souveraineté économique : sans celui-ci, les pays peinent à capter la valeur ajoutée de leurs ressources minières, car les compagnies doivent recourir à des générateurs diesel coûteux.
L'expérience de Nachtigal montre que la réussite d'un projet hydroélectrique ne dépend pas que du génie civil et de sa mise en eau. Elle exige une approche systémique où production, transport, distribution et gestion de la demande sont planifiés de concert. Pour l'Afrique de l'Ouest, qui ambitionne de construire une économie intégrée et résiliente, cet impératif devient politique.
La centrale de Nachtigal n'est pas un échec, mais elle révèle une vérité dérangeante : ajouter des gigawatts ne suffit pas si les kilomètres de lignes et les postes de transformation ne suivent pas. Alors que le Pacte d'avenir de la CEDEAO, dévoilé en 2025, insiste sur l'intégration régionale, le secteur électrique offre un test grandeur nature. Les leçons de Nachtigal, venues du Cameroun, pourraient bien éclairer la route des décideurs ouest-africains – à condition qu'ils acceptent de regarder au-delà des poteaux et des barrages.