Le 2 juin 2026, la filiale camerounaise de LafargeHolcim Maroc Afrique a dû suspendre temporairement la production de sa nouvelle unité de Figuil, dans le Grand Nord, en raison de coupures électriques imposées par le gestionnaire du réseau. Un an seulement après son inauguration, ce site moderne est victime d'une crise énergétique récurrente qui paralyse l'activité économique de toute une région. Cet incident met en lumière la dépendance structurelle du Réseau interconnecté Nord (RIN) au barrage hydroélectrique de Lagdo, dont le niveau d'eau n'a pas été suffisamment rechargé durant la saison des pluies 2025.

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L'arrêt brutal de Cimencam à Figuil n'est pas un accident isolé, mais le symptôme d'un mal structurel qui gangrène le nord du Cameroun depuis des années. La lettre adressée aux clients par la direction de Cimfig, l'unité industrielle concernée, évoque une « crise énergétique majeure » dans la région du Nord. Le fournisseur Socadel a en effet notifié à l'entreprise un effacement temporaire du site du Réseau interconnecté Nord (RIN), mesure destinée à soulager un réseau en tension. Pour Cimencam, les conséquences sont immédiates : perte de productivité, rupture de contrats, dégradation de la confiance des clients.

Derrière ce cas particulier se profile une question plus vaste : celle de la viabilité du modèle de développement industriel fondé sur une énergie hydraulique de plus en plus aléatoire. Le barrage de Lagdo, mis en service en 1982, fournit l'essentiel de l'électricité du Grand Nord. Or, son fonctionnement est tributaire des précipitations sur le bassin de la Bénoué. En 2025, une pluviométrie insuffisante a empêché un remplissage optimal de la retenue, réduisant mécaniquement la capacité de production hydroélectrique en début d'année 2026. Cette vulnérabilité climatique est aggravée par l'état dégradé des infrastructures de transport et de distribution, qui limitent la fiabilité du RIN.

Une fragilité qui dépasse le seul secteur cimentier

Le choix de LafargeHolcim Maroc Afrique d'investir à Figuil, dans une zone éloignée des grands centres économiques, reposait sur l'hypothèse d'un approvisionnement électrique stable et compétitif. L'arrêt subi aujourd'hui montre que cette hypothèse était fragile. L'usine, inaugurée en grande pompe en 2025, devait contribuer à la réduction du déficit de logements au Cameroun et créer des emplois locaux. Son immobilisation forcée compromet ces objectifs et envoie un signal négatif aux autres investisseurs potentiels dans la région.

Au-delà de la filière cimentière, c'est tout l'écosystème économique du Grand Nord qui est menacé. Les entreprises agroalimentaires, minières et manufacturières dépendent toutes d'une électricité fiable pour fonctionner. Dans un contexte où le gouvernement camerounais tente de transformer le secteur aurifère artisanal en une source de revenus formelle (comme l'évoquait un article de mai 2026), la pénurie d'énergie constitue un frein majeur à cette ambition. Sans électricité, impossible d'alimenter les équipements de transformation ou de garantir la sécurité des sites miniers.

Un enjeu de souveraineté énergétique régionale

La crise de Figuil n'est pas propre au Cameroun. De nombreux pays d'Afrique de l'Ouest et centrale souffrent d'un déséquilibre entre l'offre et la demande d'électricité, souvent aggravé par une dépendance excessive à l'hydroélectricité. Au Ghana, au Nigeria, en Côte d'Ivoire, les épisodes de délestage se multiplient, entravant la croissance industrielle. La particularité camerounaise réside dans la fragmentation du réseau : le RIN est isolé du reste du système électrique national, ce qui empêche de mutualiser les ressources en cas de crise.

Les projets d'interconnexion avec le Nigeria et le Tchad, portés par la Communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC), pourraient à terme renforcer la résilience de la région. Mais ils nécessitent des investissements massifs et une volonté politique qui se heurte souvent aux priorités budgétaires immédiates. En attendant, les solutions de court terme comme l'effacement de gros consommateurs industriels restent la seule réponse possible, au détriment de la compétitivité.

Le paradoxe du développement

L'arrêt de Cimencam illustre un paradoxe fréquent en Afrique : les pays s'efforcent d'attirer des investissements dans l'industrie manufacturière pour diversifier leur économie, mais les infrastructures de base, notamment électriques, ne suivent pas le rythme. Les financements internationaux pour l'énergie se concentrent souvent sur les énergies renouvelables (solaire, éolien), dont l'intégration au réseau existant prend du temps. Dans le même temps, les centrales thermiques vieillissantes et les barrages hydrauliques montrent leurs limites.

Au Cameroun, le gouvernement a lancé plusieurs projets pour augmenter la capacité de production, comme le barrage de Nachtigal (420 MW), dont la mise en service est prévue pour 2027. Mais ces nouvelles centrales ne résoudront pas les problèmes de distribution et de gestion de charge dans le Grand Nord. L'expérience de Figuil montre que la fiabilité du réseau est tout aussi cruciale que la capacité installée.

L'épisode de Figuil pourrait servir d'avertissement aux décideurs camerounais et ouest-africains : la souveraineté énergétique ne se mesure pas seulement en mégawatts installés, mais aussi en capacité à garantir une fourniture continue et prévisible aux utilisateurs industriels. À l'heure où la région cherche à accélérer son industrialisation, les coupures imposées aux cimentiers, aux miniers et aux transformateurs risquent de freiner durablement la création de valeur ajoutée locale. La question qui demeure est de savoir si les États sauront tirer les leçons de cette crise pour repenser leur modèle énergétique avant que de nouveaux investissements ne soient compromis.