Alors que TotalEnergies a officiellement relancé en janvier 2026 son projet Mozambique LNG après cinq ans de force majeure, un désaccord persiste avec Maputo sur le montant des surcoûts, que le gouvernement refuse d’entériner sans vérification. Ce bras de fer, rapporté par un audit du cabinet Bayphase, offre un puissant révélateur des tensions entre États hôtes et majors pétrolières, dont les répliques se font sentir jusqu’en Afrique de l’Ouest, où le Sénégal et la Mauritanie espèrent transformer leurs réserves de gaz en levier de développement.

Infographie — Gaz naturel

C’est un différend technique aux implications politiques majeures. Selon des informations de Bloomberg, le Mozambique conteste le chiffre de 2 milliards de dollars de surcoûts avancé par TotalEnergies pour justifier la révision du plan de développement du projet Mozambique LNG, un investissement initial de 20 milliards de dollars. Le gouvernement a commandé un audit indépendant à la firme britannique Bayphase, dont les conclusions n’ont pas confirmé les montants réclamés par le consortium. En conséquence, Maputo refuse pour l’instant d’approuver le plan actualisé, bloquant de fait la relance effective du chantier.

Ce blocage intervient après une séquence chaotique pour le plus grand projet d’investissement étranger d’Afrique. En 2021, l’insurrection djihadiste dans la province de Cabo Delgado avait contraint TotalEnergies à déclarer la force majeure et à suspendre les travaux. La reprise, annoncée en grande pompe en janvier 2026, devait marquer le retour à la normale. Mais le différend sur les coûts montre que la confiance entre l’État et l’opérateur reste fragile. Le Mozambique craint de se voir imposer une facture qui grèverait ses futures recettes fiscales et sa part de gaz, alors que le pays espère sortir de la pauvreté grâce à ses hydrocarbures.

**Un précédent instructif pour le Sénégal et la Mauritanie**

Si le conflit se déroule en Afrique australe, ses enseignements sont directement transposables à la façade atlantique ouest-africaine. Le Sénégal et la Mauritanie, avec le projet Grand Tortue Ahmeyim (GTA) opéré par bp et Kosmos Energy, et le projet de GNL flottant de bp/ENI en Mauritanie, sont engagés dans des partenariats similaires avec des majors internationales. Les coûts de GTA ont déjà grimpé à plus de 9 milliards de dollars, et des retards ont été accumulés. La question du contrôle des surcoûts et de la transparence des audits est donc cruciale pour des États qui misent sur le gaz pour financer leur développement.

Au-delà de l’enjeu financier, c’est la souveraineté énergétique régionale qui est en jeu. Les trois pays (Mozambique, Sénégal, Mauritanie) aspirent à devenir des fournisseurs de GNL sur le marché mondial. Mais la dépendance aux technologies et aux décisions des majors expose à des aléas sécuritaires, politiques et commerciaux. Le Mozambique illustre le risque que des intérêts divergents sur la répartition de la rente gazière retardent la mise en production, au détriment des recettes publiques et de l’accès à l’énergie pour les populations locales.

**Vers un rééquilibrage des relations entre États et compagnies ?**

Le refus du Mozambique de valider sans vérification les surcoûts de TotalEnergies est un signe de l’affirmation des États hôtes, qui cherchent à mieux contrôler les mégaprojets extractifs. Cette tendance est renforcée par la concurrence entre les pays producteurs pour attirer les investissements tout en maximisant leurs bénéfices. En Afrique de l’Ouest, le Sénégal a déjà montré une certaine rigidité dans ses négociations sur le partage de la production pétrolière et gazière. Le précédent mozambicain pourrait encourager Dakar et Nouakchott à exiger des audits indépendants pour tout dépassement de budget.

Par ailleurs, le contexte sécuritaire en Afrique de l’Ouest n’est pas sans rappeler celui du Cabo Delgado. Les bassins sédimentaires de la Mauritanie et du Sénégal sont éloignés des foyers djihadistes sahéliens, mais la menace terroriste plane sur les infrastructures gazières, comme l’ont montré les attaques contre des installations pétrolières au Nigeria. Les opérateurs doivent donc intégrer des clauses de force majeure et des plans de résilience, ce qui alourdit les coûts et complexifie les discussions avec les États.

**Les opportunités d’investissement à l’épreuve de la transparence**

Pour les investisseurs, le dossier Mozambique LNG est un test de la fiabilité des projets gaziers africains. Si le différend n’est pas résolu rapidement, la crédibilité de la région comme destination d’investissements pétroliers et gaziers pourrait s’en trouver affaiblie. À l’inverse, un accord équitable et transparent renforcerait la confiance. Les fonds souverains et les banques de développement, qui financent une partie de ces mégaprojets, surveillent de près l’évolution des négociations. Leur appétit pour le risque dépendra de la capacité des États et des compagnies à trouver un équilibre entre rentabilité et souveraineté.

Au-delà du cas mozambicain, c’est tout le modèle de développement gazier africain qui est interrogé. Entre la nécessité d’attirer des capitaux et des technologies étrangères et l’impératif de préserver la souveraineté nationale, les États d’Afrique de l’Ouest avancent sur une corde raide. La résolution du conflit sur les surcoûts du Mozambique LNG sera observée de près à Dakar et Nouakchott, car elle pourrait définir un précédent pour les futures relations entre l’Afrique et les majors pétrolières.