Le Mozambique vient d'approuver une révision de ses lois pétrolières et un nouveau cadre pour le contenu local, donnant à l'État une part accrue dans les projets GNL. Ces mesures, qui réservent une partie de la production au marché domestique et priorisent les entreprises locales, s'inscrivent dans une vague de réformes souverainistes sur le continent. Pour le Sénégal et la Mauritanie, dont les mégaprojets gaziers peinent à démarrer, cette évolution pose la question de l'équilibre entre attractivité des investissements et contrôle national.
Mozambique resserre l’étau sur son gaz
Un signal fort pour le Sénégal et la Mauritanie, dont les mégaprojets GNL peinent à démarrer.
Un virage souverainiste à Maputo
Le 1er juillet 2026, le Parlement mozambicain a adopté une révision en profondeur de sa législation pétrolière et un nouveau cadre sur le contenu local. Ces textes accordent à l'État un intérêt plus important dans les projets GNL de l'envergure mondiale — notamment ceux opérés par TotalEnergies dans le bassin du Rovuma —, réservent des parts de production pour les acheteurs domestiques et imposent une priorité aux entreprises mozambicaines dans l'attribution des contrats. Officiellement, il s'agit de garantir que la manne gazière profite davantage au pays, après des années de critiques sur les retombées limitées.
Ce virage intervient dans un contexte de méfiance croissante envers les majors pétrolières. Le gigantesque projet Mozambique LNG, porté par TotalEnergies, a été suspendu pendant près de quatre ans en raison de l'insécurité dans la province de Cabo Delgado. Depuis sa reprise en 2024, les négociations entre l'État et l'opérateur ont été tendues, Maputo cherchant à renégocier les termes de la concession. Les nouvelles lois formalisent cette volonté de contrôle, rappelant les révisions de contrats miniers en République démocratique du Congo ou les demandes de participation étatique au Ghana.
Quelles répercussions pour l'Afrique de l'Ouest ?
Le parallèle avec le Sénégal et la Mauritanie est frappant. Ces deux pays partagent le champ gazier de Grand Tortue Ahmeyim (GTA), dont le démarrage a subi des retards successifs. Le Sénégal a également lancé le projet Yakaar-Teranga, avec une capacité de 2,5 millions de tonnes par an. Jusqu'à présent, Dakar et Nouakchott ont adopté une approche plus conciliante envers les investisseurs, mais la pression politique monte. Les populations locales — et certains parlementaires — réclament une meilleure redistribution des revenus et une plus grande participation des entreprises nationales.
L'évolution mozambicaine fournit un précédent. Si les deux pays ouest-africains devaient suivre la même voie, cela pourrait ralentir les investissements déjà fragiles. Les majors — BP, Kosmos Energy, Petronas — sont sensibles aux changements de cadre juridique, comme l'ont montré les exits au Nigeria. Pourtant, ne pas renégocier expose les États au risque de laisser une part trop faible de la rente gazière aux citoyens, un terreau fertile pour les tensions sociales.
L'enjeu dépasse la simple fiscalité. La guerre en Ukraine a revalorisé le gaz africain comme alternative au gaz russe, mais les projets doivent être compétitifs. Le Mozambique, avec ses coûts de production élevés et son insécurité, n'est pas exactement comparable aux champs sénégalais et mauritaniens, offshore et bien sécurisés. Néanmoins, la tendance de fond est claire : les États africains veulent monétiser leurs ressources avec davantage de souveraineté, quitte à réduire la marge des investisseurs.
Un équilibre délicat
Les nouvelles lois mozambicaines comportent des clauses précises. L'État pourra désormais acquérir jusqu'à 20 % de participation dans chaque projet — contre 10 % auparavant — et aura un droit de préemption sur les cessions. Les opérateurs devront consacrer au moins 5 % de leur production au marché domestique, un seuil qui pourrait être relevé ultérieurement. En matière de contenu local, les entreprises étrangères doivent s'associer avec des firmes mozambicaines dans l'ingénierie, les services pétroliers et la logistique.
Ces dispositions, si elles sont rigoureusement appliquées, peuvent transformer le tissu industriel mozambicain. Mais elles peuvent aussi dissuader les investissements futurs, notamment dans les phases d'expansion où les coûts sont élevés. Pour le Sénégal et la Mauritanie, la leçon est donc à double tranchant. D'un côté, elles ont l'opportunité d'intégrer dès le départ des mécanismes de contrôle et de redistribution. De l'autre, elles doivent éviter de faire fuir les bailleurs de fonds.
Il ne faut pas non plus négliger les différences structurelles. Le Mozambique a connu une guerre civile et une insurrection djihadiste, ce qui a justifié un interventionnisme accru. Le Sénégal et la Mauritanie jouissent d'une stabilité relative, mais les attentes sociales y sont tout aussi fortes. Les deux pays ne sont pas encore en production à grande échelle : GTA devrait livrer ses premières molécules début 2027, après plusieurs reports. Ce décalage dans le temps permet d'observer et d'anticiper les erreurs commises ailleurs.
Une géopolitique du gaz en mouvement
Au-delà des choix nationaux, la région ouest-africaine s'inscrit dans une compétition plus large. La Chine, la Russie et les fonds souverains du Golfe se positionnent comme partenaires alternatifs aux majors occidentales. Le Mozambique lui-même a attiré des investisseurs asiatiques pour ses blocs gaziers. Si le Sénégal et la Mauritanie optaient pour un contrôle accru, ils pourraient se tourner vers ces nouveaux acteurs, moins regardants sur les conditions.
Cependant, la viabilité des projets dépend aussi de la crédibilité des États. Les investisseurs veulent de la prévisibilité juridique. Les révisions unilatérales, comme celles engagées par Maputo, créent un précédent qui peut inquiéter. À l'inverse, un État qui agit en partenariat plutôt qu'en prédateur peut obtenir des concessions plus favorables à long terme.
L'actualité récente montre que le gaz africain reste un enjeu central. Pendant que les projecteurs étaient braqués sur la Coupe d'Afrique des Nations U-17 en mai dernier, des décisions silencieuses mais lourdes de conséquences se prenaient dans les capitales. Le Mozambique a choisi de renforcer son emprise. Le Sénégal et la Mauritanie regardent, et devront bientôt trancher.
Alors que le continent africain cherche à mieux monétiser ses ressources, le débat est loin d'être tranché entre la tentation du contrôle étatique et la nécessité de capitaux étrangers. Le Mozambique a fait un pari, reste à savoir si les investisseurs le suivront. Pour l'Afrique de l'Ouest, la question n'est pas tant de savoir s'il faut imiter Maputo, mais comment adapter ce modèle à ses propres contraintes politiques et économiques.