Le Mali réinvestit 760 millions d'euros de la fiscalité minière dans les infrastructures, signe d'une souveraineté retrouvée sur ses ressources. Mais la publication d'un rapport de Human Rights Watch documentant des exactions d'Africa Corps dans le centre du pays rappelle que la sécurité reste le maillon faible de cette stratégie. Entre investissements, gouvernance et pouvoir, la gestion de l'or malien cristallise les tensions.

Infographie — Or · Mali

Depuis 2023, Bamako a redéfini en profondeur ses relations avec les compagnies extractives. Redevances augmentées, participation renforcée dans les projets aurifères, création d'un fonds spécial ayant récupéré 761 milliards de FCFA d'arriérés : l'État malien a inversé un rapport de force qui lui était défavorable depuis des décennies. Ce fonds, alimenté par une taxe sur le chiffre d'affaires des sociétés minières, génère au moins 50 milliards de FCFA par an. Une manne destinée aux routes, à l'eau, à l'électricité, mais aussi à des projets structurants comme le chemin de fer ou la compagnie aérienne nationale. Cette stratégie s'inscrit dans une tendance régionale : le Ghana applique depuis 2024 un programme comparable, le « Big Push », visant à utiliser les revenus miniers pour accélérer le développement.

Cette réappropriation des ressources intervient dans un contexte sécuritaire dégradé. Le rapport de Human Rights Watch publié le 20 août 2026 fait état de l'assassinat de neuf civils, dont quatre mineurs, par des combattants russes d'Africa Corps lors d'une opération menée le 10 juillet à Bombori, dans la région de Mopti. L'ONG documente également des passages à tabac, des pillages et des incendies de maisons. Plus d'une centaine de combattants russes étaient présents, contre seulement trois ou quatre soldats maliens, ces derniers jouant principalement un rôle d'interprète. Cette disproportion interroge sur la chaîne de commandement et la responsabilité des exactions. Autre fait troublant : aucun combattant du Jnim, groupe jihadiste lié à al-Qaïda, n'était présent sur place, ce qui suggère que l'opération visait à obtenir des informations plutôt qu'à engager le combat.

Cette violence n'est pas sans conséquence sur l'économie locale. Les civils, pris en étau entre les groupes armés et les forces censées les protéger, sont les premières victimes. Dans les zones aurifères du centre et du nord du Mali, l'insécurité chronique perturbe l'activité minière, qu'elle soit industrielle ou artisanale. Les compagnies étrangères, déjà confrontées à des exigences accrues de l'État, doivent composer avec un risque sécuritaire élevé. Le secteur de l'orpaillage illégal, qui prospère dans ces régions, échappe à tout contrôle et alimente des circuits parallèles de financement, y compris pour les groupes armés.

L'évolution récente montre que le Mali cherche à concilier souveraineté minière et stabilisation sécuritaire. Le réinvestissement des revenus de l'or dans les infrastructures répond à une exigence sociale et politique : montrer que les ressources profitent à la population. Mais cette stratégie repose sur un pari : que la sécurité s'améliore suffisamment pour permettre l'exploitation durable des gisements. Or, la situation à Bombori, comme les frappes meurtrières d'Africa Corps à Kirnya rapportées précédemment, indique que la coopération militaire avec la Russie, si elle apporte un soutien tactique, exacerbe les tensions locales et risque de saper la légitimité de l'État.

Les chiffres publiés par Financial Afrik le 19 août 2026 illustrent une autre facette de la pression financière : le Trésor public malien a levé 55 milliards de FCFA (99 millions de dollars) sur le marché de l'UMOA pour couvrir ses besoins de financement. Cette émission, réalisée dans un contexte de durcissement des conditions de financement, montre que l'État mobilise tous les leviers pour soutenir son budget, alors même que les recettes minières augmentent. La gestion des ressources publiques devient un exercice d'équilibriste entre investissements, sécurité et pouvoir.

Au-delà du Mali, cette dynamique interroge l'ensemble de l'Afrique de l'Ouest. La montée en puissance des exigences étatiques sur les ressources extractives, couplée à une insécurité transfrontalière, redessine la carte des investissements. Les compagnies minières doivent désormais intégrer des paramètres politiques et sécuritaires de plus en plus complexes. Le cas malien pourrait faire école, mais il montre aussi les limites d'une approche purement souverainiste si elle ne s'accompagne pas d'une paix durable.

La stratégie minière du Mali incarne une tendance lourde en Afrique de l'Ouest : la revendication d'une souveraineté économique sur les ressources naturelles. Mais elle se heurte à une réalité sécuritaire qui fragilise l'ensemble du système. Alors que le pays s'enfonce dans une coopération militaire avec des acteurs privés comme Africa Corps, la question de la responsabilité et de la protection des civils devient centrale. L'or malien, source de richesse potentielle, pourrait bien être aussi le miroir des fragilités de l'État.