Le constructeur turc Karpowership a lancé le 30 juin la construction de quatre centrales électriques flottantes de nouvelle génération, capables de produire 300 MW chacune. Si ces navires répondent à l'urgence énergétique de plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest, ils cristallisent aussi les tensions autour de la souveraineté nationale et de la viabilité financière des contrats. L'exemple du Gabon, où les relations avec Karpowership sont émaillées de contentieux, illustre les risques d'un modèle qui s'exporte sans résoudre les problèmes structurels du secteur.

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Une solution technique séduisante mais provisoire

Les nouveaux navires de la classe Sea Lion, dont la livraison est prévue entre janvier et mai 2028, se distinguent par leur faible tirant d'eau (4,5 mètres), permettant une installation dans des ports peu profonds souvent inaccessibles aux grandes barges. Leur capacité à injecter de l'électricité en moins de 30 jours après le raccordement en fait un outil de secours idéal pour les réseaux instables d'Afrique de l'Ouest. Karpowership exploite déjà 45 unités dans le monde, dont plusieurs au Gabon, pays confronté à des pénuries récurrentes.

Mais derrière l'efficacité opérationnelle se cachent des fragilités bien réelles. La relation entre Karpowership et le Gabon est marquée par des tensions financières persistantes, révélant les limites d'un modèle où l'État s'endette auprès d'un fournisseur privé pour combler un déficit de production. Le dernier rapport de l'Infrastructure Consortium for Africa souligne que les besoins en infrastructures en Afrique de l'Ouest atteignent 118 milliards de dollars, creusant davantage le fossé entre l'offre et la demande.

Un défi de souveraineté énergétique

Ces centrales flottantes placent les États dans une position de dépendance stratégique. Le gaz naturel fourni par Karpowership peut provenir de sources extérieures, privant les pays hôtes des retombées économiques de leurs propres ressources. Pourtant, la région regorge de gaz : le Nigeria, le Sénégal, la Mauritanie et la Côte d'Ivoire possèdent d'importantes réserves. La décision récente de S&P de relever la note souveraine du Nigeria à « B » reflète une confiance retrouvée dans les réformes macroéconomiques, mais le pays continue d'exporter son gaz tandis que sa population souffre de coupures d'électricité.

Le paradoxe s'explique par un manque d'investissements dans les infrastructures de transformation et de transport. Les centrales flottantes offrent une solution clé en main, mais elles ne favorisent pas le développement d'une filière locale. En outre, les clauses contractuelles, souvent opaques, imposent des pénalités en cas de sous-consommation, plaçant les États dans une position de faiblesse.

Entre urgence climatique et pragmatisme économique

Karpowership vante le rendement amélioré de ses nouvelles unités, qui utilisent le cycle combiné pour réduire les émissions par rapport aux centrales thermiques classiques. Cependant, ces navires restent dépendants des combustibles fossiles, alors que la pression internationale pour une transition énergétique s'accentue. Les pays d'Afrique de l'Ouest, qui contribuent peu au réchauffement climatique, se trouvent tiraillés entre le besoin immédiat d'électrification et les engagements de décarbonation.

La Banque mondiale a lancé en mai 2026 une stratégie de santé pour l'Afrique de l'Ouest et centrale, mais rien d'équivalent pour l'énergie n'a été annoncé. L'inflation régionale à 15,7% en avril complique le financement de projets alternatifs. Dans ce contexte, les centrales flottantes apparaissent comme un moindre mal, à condition d'être utilisées comme solution transitoire et non comme un pilier permanent.

Leçons pour l'avenir

Le déploiement des nouvelles unités Sea Lion, dont la destination finale n'a pas été précisée, pourrait concerner plusieurs pays ouest-africains. Mais pour que ce modèle profite réellement aux économies locales, il devra s'accompagner de clauses plus équitables, d'un transfert de compétences et d'investissements dans les réseaux nationaux. Sans cela, le risque est de perpétuer un cycle de dépendance et d'endettement, où la souveraineté énergétique reste un mirage.

Les centrales flottantes de Karpowership illustrent la difficulté de concilier urgence électrique et souveraineté stratégique. Alors que la région affiche des taux d'électrification parmi les plus bas du monde, la tentation des solutions rapides est forte. Mais l'enjeu est de taille : construire une infrastructure énergétique durable, capable de soutenir l'industrialisation et de répondre aux aspirations des populations, sans hypothéquer l'avenir.