Alors que plus de la moitié de la population ouest-africaine vit encore sans électricité, la Banque mondiale et ses partenaires lancent un programme régional visant à mutualiser les ressources et à moderniser les réseaux. Cette initiative, qui associe construction de lignes transfrontalières et réformes institutionnelles, marque un tournant dans une région où les approches nationales ont montré leurs limites face à la croissance de la demande et à la vétusté des infrastructures.

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Le constat est connu mais reste amer : en Afrique de l’Ouest, l’accès à une électricité fiable et abordable est loin d’être universel. Les ménages connectés subissent des coupures fréquentes, les industries ploient sous le coût des groupes électrogènes, et les compagnies nationales d’électricité voient leur équilibre financier mis à mal par des tarifs inférieurs aux coûts de production. Ces difficultés, qui entravent le développement économique, ne sont pas nouvelles. Mais elles atteignent aujourd’hui un point de rupture, poussant les États à dépasser les solutions purement nationales pour embrasser une approche coordonnée à l’échelle régionale.

C’est dans ce contexte que la Banque mondiale a lancé un programme multidimensionnel d’intégration énergétique, cofinancé par la Banque africaine de développement, la Banque européenne d’investissement et la Banque ouest-africaine de développement. L’objectif affiché est double : améliorer la fiabilité et l’accessibilité de l’électricité tout en réduisant la dépendance aux combustibles fossiles importés. Concrètement, le programme finance la construction de lignes de transport transfrontalières, l’extension des réseaux de distribution et la mise en place d’un marché régional de l’électricité. Il s’accompagne également d’un volet de renforcement des capacités institutionnelles, afin de rendre les échanges commerciaux viables.

Avant ce programme, la situation était bloquée. Les pays disposant d’un excédent de production, comme la Guinée et la Côte d’Ivoire, ne pouvaient pas exporter leur électricité faute d’infrastructures de transport adéquates et de règles commerciales harmonisées. Les autres, dépendants de centrales thermiques vétustes, supportaient des coûts de production élevés, grevant leurs budgets déjà contraints par des dépenses sociales. L’exemple du Togo, où les centrales thermiques continuent de dominer le mix énergétique malgré les investissements dans les renouvelables, illustre la difficulté à sortir du tout-fossile sans une vision régionale.

Le programme répond ainsi à une double urgence : celle de la fiabilité et celle du coût. En mutualisant les moyens de production, les pays pourront lisser les pointes de demande et réduire la facture des carburants importés. Mais au-delà de l’aspect technique, c’est un changement de paradigme qui s’amorce. La souveraineté énergétique, longtemps pensée comme un attribut national, devient une construction collective. Les gouvernements doivent accepter de céder une partie de leur pilotage sur l’électricité à un cadre régional, ce qui implique de réformer en profondeur les politiques tarifaires et les modèles de gestion des compagnies nationales.

Les retombées attendues ne sont pas seulement énergétiques. L’accès à une électricité plus stable et moins chère devrait stimuler la création d’emplois, en particulier dans les secteurs manufacturier et agroalimentaire, et favoriser l’autonomisation des femmes, souvent premières impactées par les coupures. Sur le plan environnemental, la réduction de la part des fossiles dans le mix contribuera à atténuer les effets du changement climatique, qui menacent déjà des écosystèmes vitaux comme la mangrove de Khor au Sénégal, mise à mal par la dégradation et les pressions anthropiques.

L’initiative s’inscrit dans une dynamique plus large. Le colossal barrage de Souapiti en Guinée, dont la mise en service a été accompagnée d’un programme de formation d’ingénieurs, symbolise l’ambition régionale. La Guinée, avec ses ressources hydroélectriques, pourrait devenir un exportateur clé si les lignes de transport sont réalisées. De même, la Côte d’Ivoire, déjà excédentaire, renforcerait son rôle de carrefour énergétique. Toutefois, la réussite de ce programme dépendra de la capacité des États à harmoniser leurs cadres juridiques et à garantir la viabilité financière des compagnies électriques. Plusieurs pays peinent encore à aligner les tarifs sur les coûts réels, ce qui décourage les investisseurs privés.

Des financements publics nécessaires mais insuffisants

La Banque mondiale et ses partenaires injectent des fonds importants, mais les besoins restent colossaux. L’Agence internationale de l’énergie estime que l’Afrique de l’Ouest doit investir près de 25 milliards de dollars par an dans son secteur électrique pour atteindre l’accès universel d’ici 2030. Le programme régional ne couvre qu’une fraction de ces besoins. Il ouvre cependant la voie à un financement mixte, associant capitaux publics et privés, à condition que les réformes tarifaires avancent.

En parallèle, les pays doivent gérer la transition des centrales thermiques héritées des décennies précédentes. Le Togo, par exemple, continue d’exploiter des unités au fioul lourd, faute de pouvoir les remplacer rapidement par des énergies renouvelables. Le programme régional prévoit d’accompagner ces conversions, mais le chemin est long. La dépendance aux fossiles, si elle diminue, ne disparaîtra pas du jour au lendemain.

Une fenêtre d’opportunité pour les investisseurs

Pour les acteurs privés, le développement des interconnexions et la création d’un marché régional offrent des perspectives inédites. Les producteurs indépendants pourront vendre leur électricité à plusieurs pays, diversifiant ainsi leurs risques. Les fabricants d’équipements solaires et éoliens, ainsi que les gestionnaires de réseaux intelligents, trouveront des débouchés dans les extensions de distribution. Mais ces opportunités restent conditionnées à la stabilité réglementaire et à la solvabilité des acheteurs publics, deux points encore fragiles dans plusieurs États.

Au-delà de l’électricité, c’est toute la chaîne de valeur énergétique qui est appelée à se transformer. Les ports comme celui de Lomé, hub logistique majeur, verront leurs activités liées aux hydrocarbures évoluer avec la baisse attendue des importations de carburant. Les compagnies minières, grandes consommatrices d’électricité, pourraient bénéficier de tarifs plus compétitifs si l’offre régionale se concrétise. Ainsi, bien plus qu’un simple programme technique, cette initiative dessine les contours d’une nouvelle architecture économique régionale, où l’énergie devient un levier d’intégration et de développement.

Le pari de l’intégration électrique régionale n’est pas gagné d’avance : il exige des réformes douloureuses, des investissements massifs et une confiance mutuelle entre États longtemps habitués à agir seuls. Mais il offre une issue au cercle vicieux de la précarité énergétique qui paralyse l’Afrique de l’Ouest. La question qui demeure est de savoir si les gouvernements sauront faire primer l’intérêt collectif sur les souverainetés nationales, et si les bailleurs maintiendront leur engagement sur la durée.