La Guinée a interdit les exportations d'or brut avec effet immédiat, annonçant dans la foulée la mise en service d'une raffinerie de 30 millions de dollars capable de traiter 530 tonnes par an, bien au-delà de sa propre production. Cette décision, prise alors que les cours de l'or restent élevés, s'inscrit dans une tendance régionale où Ghana, Mali et Burkina Faso cherchent aussi à raffiner sur place. Mais la taille de l'usine guinéenne, qui dépasse la production totale de l'Afrique de l'Ouest (environ 11 millions d'onces en 2025), soulève des questions sur sa compétitivité et ses objectifs réels.
Interdiction d’exporter l’or brut : le pari souverainiste de la Guinée
La raffinerie de Conakry peut traiter 530 tonnes/an — soit plus que toute l’Afrique de l’Ouest. Mais à quel prix ?
Presque tout l’or partait brut vers l’étranger
Objectif : maîtriser toute la chaîne de valeur
Un virage stratégique sous pression des cours
L'annonce du ministre des Mines, Bouna Sylla, ce week-end confirme un changement radical de cap pour la Guinée. Le pays, qui ne conservait jusqu'alors qu'une infime fraction de la valeur de son or – moins de 1 % sur les près de 7 milliards de dollars générés en 2025 –, veut désormais maîtriser toute la chaîne de valeur. La conjoncture y est favorable : les cours de l'or se maintiennent à des niveaux historiquement élevés, rendant plus rentable l'investissement dans le raffinage. Mais le timing traduit aussi une volonté politique affirmée : le président Mamady Doumbouya, arrivé au pouvoir par un coup d'État en 2021, cherche à asseoir sa légitimité en multipliant les initiatives de souveraineté économique, qu'il s'agisse de l'hydroélectricité avec le barrage de Souapiti ou, désormais, du secteur minier.
Une raffinerie surdimensionnée pour un rôle régional ?
La raffinerie construite à Conakry est présentée comme l'une des plus grandes d'Afrique, avec une capacité initiale de 530 tonnes métriques (environ 17 millions d'onces) par an, extensible à 733 tonnes. Or la production industrielle d'or en Afrique de l'Ouest était estimée à 11 millions d'onces en 2025 – soit environ 342 tonnes. Même en incluant l'or artisanal, le ratio est frappant : l'usine guinéenne pourrait raffiner près du double de l'or produit dans toute la sous-région. Le ministre Sylla a ouvert la porte à un rôle de hub, déclarant que si chaque pays possédait sa propre raffinerie, cela ne poserait pas de problème, mais que la compétitivité économique primerait sur le politique. En pratique, la Guinée semble viser les productions du Mali et du Burkina Faso, voire du Ghana, pour remplir ses capacités, créant une dynamique concurrentielle inédite entre États.
Un pari économique aux multiples risques
Le succès de cette stratégie dépendra de plusieurs facteurs. D'abord, la capacité de la raffinerie à offrir des conditions plus attractives que les circuits existants – notamment les raffineries suisses ou sud-africaines. Ensuite, la stabilité politique : la Guinée, comme ses voisins, est confrontée à des défis sécuritaires et à une activité minière informelle importante. Enfin, la question des coûts logistiques et énergétiques : le pays améliore son réseau électrique avec Souapiti, mais les centrales thermiques restent dominantes, ce qui pèse sur le coût de production. Le ministre Sylla a lui-même reconnu que si la raffinerie n'était pas compétitive, elle échouerait pour des raisons économiques, et non politiques – une mise en garde lucide dans un contexte où les annonces souverainistes précèdent parfois les réalités industrielles.
Une course au raffinage qui redessine la carte aurifère
La décision guinéenne s'inscrit dans un mouvement plus large : le Ghana, premier producteur africain, le Mali et le Burkina Faso développent leurs propres projets de raffinage. Chacun espère capter davantage de valeur ajoutée et réduire la dépendance aux intermédiaires étrangers. Mais cette course comporte un risque de fragmentation du marché régionale, alors que l'intégration économique ouest-africaine (CEDEAO) peine à progresser. Le commissaire aux affaires politiques de la CEDEAO a récemment dévoilé un « Pacte d'avenir » en six piliers pour consolider l'intégration, mais sans mention explicite du secteur minier. Dans les faits, chaque État agit de façon unilatérale, privilégiant ses intérêts nationaux immédiats.
Des enjeux de transparence et de gouvernance
Au-delà de l'aspect industriel, le contrôle de la transformation de l'or pose la question de la gouvernance des revenus miniers. En Guinée, comme au Mali ou au Burkina Faso, une part importante de la production échappe aux circuits officiels. La raffinerie pourrait servir à légaliser et mieux taxer l'or artisanal, mais encore faut-il que les mécanismes de traçabilité soient efficaces. Le Fonds d'investissement minier de Guinée, dont le directeur adjoint Bangaly Steve Touré a détaillé le calendrier de l'usine, devra montrer que les retombées profitent réellement aux populations locales.
Une perspective panafricaine ?
La montée en puissance du raffinage en Afrique de l'Ouest pourrait à terme réduire la dépendance du continent vis-à-vis des marchés extérieurs et améliorer les marges des États producteurs. Mais elle risque aussi d'exacerber les rivalités et de créer des surcapacités si chaque pays construit sa propre infrastructure sans coordination régionale. La Guinée, avec son usine surdimensionnée, fait le pari d'une intégration par le bas : attirer l'or des voisins pour devenir le hub de la sous-région. Un pari ambitieux dont l'issue dépendra moins de la volonté politique que de la réalité des coûts, de la confiance des investisseurs et de la stabilité d'un environnement géopolitique mouvant.
La décision guinéenne d'interdire les exportations d'or brut et de lancer une raffinerie de grande capacité s'inscrit dans une tendance lourde de souveraineté économique en Afrique de l'Ouest. Au-delà du cas guinéen, c'est tout le modèle de valorisation des ressources minières qui est en train d'être repensé, avec des implications profondes pour l'intégration régionale, la gouvernance des mines et les relations avec les multinationales. Reste à savoir si ces ambitions sauront s'adapter aux contraintes du marché et aux réalités politiques locales, ou si elles ouvriront la voie à de nouvelles formes de dépendance.