Le 19 juin, le président guinéen Mamadi Doumbouya a annoncé l'interdiction d'exporter l'or brut, obligeant les opérateurs à transformer sur place avant exportation. Derrière cette mesure souverainiste, se profile un enjeu de captation de valeur ajoutée et de maîtrise des circuits financiers. Alors que la raffinerie Nimba Gold Refinery sort de terre à Conakry, la Guinée rejoint une tendance lourde en Afrique de l'Ouest : la remise en cause des modèles extractifs hérités de la colonisation.

Infographie — Or · Gouvernance

L'annonce a été faite lors d'une réunion avec les acteurs de la filière aurifère, des industriels – AngloGold Ashanti et des compagnies canadiennes – aux exploitants artisanaux. « Tout opérateur qui continuera à exporter de l'or brut verra sa licence suspendue et son contrat d'exploitation minière résilié », a prévenu le chef de l'État. Une déclaration qui tranche avec la pratique historique où l'or guinéen était exporté brut, généralement vers la Suisse ou les Émirats arabes unis, avant d'être raffiné et revendu.

La construction de la Nimba Gold Refinery, d'une capacité annuelle de 250 tonnes, est le pilier de cette nouvelle stratégie. Située à Conakry, elle permettrait de traiter l'intégralité de la production nationale, estimée à environ 50 tonnes par an (dont une partie informelle). Ce projet, porté par des intérêts locaux et internationaux, vise à capter la marge de raffinage, mais aussi à renforcer la traçabilité des flux afin de lutter contre la contrebande et le financement illicite.

Un précédent ouest-africain

Cette décision s'inscrit dans un mouvement plus large de « souveraineté minière » qui gagne l'Afrique de l'Ouest. En 2023, le Mali avait déjà imposé une redevance de 0,5 % sur l'or produit, et le Ghana, premier producteur africain, impose depuis 2024 une transformation locale de 20 % de l'extraction. La Guinée, avec cette interdiction totale, va plus loin. Le pays, qui est déjà le premier exportateur mondial de bauxite (2025), cherche à diversifier sa base industrielle et à créer des emplois qualifiés.

Les enjeux énergétiques et logistiques

Le raffinage de l'or est énergivore. Pour faire fonctionner la raffinerie de 250 tonnes/an, une alimentation électrique stable et abondante est nécessaire. Or, la Guinée souffre encore de déficits chroniques. La mise en service prochaine du barrage de Souapiti (2026) – le plus grand d'Afrique de l'Ouest – pourrait changer la donne. Un programme de formation d'ingénieurs a d'ailleurs été lancé à son pied, révélant une volonté de coupler les investissements hydroélectriques avec le développement industriel minier. La question de la logistique et des coûts de transport vers Conakry reste un défi, surtout pour les exploitants artisanaux.

Une mesure aux conséquences ambiguës

Du point de vue des finances publiques, l'État guinéen espère accroître ses recettes fiscales en taxant la valeur ajoutée créée localement. Cependant, le risque de fuite des investisseurs est réel. Les grandes compagnies, comme AngloGold Ashanti, pourraient renégocier leurs conventions, voire réduire leur exposition. Les petits exploitants, qui écoulent une partie de leur production dans le circuit informel, pourraient se tourner vers la contrebande si les conditions d'accès à la raffinerie sont trop contraignantes. L'équilibre sera délicat.

Implications géopolitiques régionales

Cette décision intervient dans un contexte de recomposition des alliances ouest-africaines. La CEDEAO, affaiblie par les départs du Mali, du Burkina Faso et du Niger, peine à coordonner les politiques minières. La Guinée, qui reste membre, pourrait devenir un modèle pour d'autres pays producteurs d'or (Sénégal, Côte d'Ivoire). En parallèle, la rivalité avec le Ghana, qui abrite la plus grande raffinerie d'or d'Afrique (à Tema), pourrait s'exacerber. La capacité excédentaire de raffinage de la Guinée (250 tonnes) dépasse largement sa production, ce qui en fait potentiellement un hub régional de raffinage.

Enfin, la question de la transparence des circuits reste cruciale. L'or guinéen a longtemps alimenté des réseaux de financement de conflits et de blanchiment. Si la mesure réduit les exportations illicites via la traçabilité, elle pourrait aussi concentrer le contrôle entre les mains de l'État et de quelques opérateurs choisis. Le pari de la souveraineté ne sera gagné que si la gouvernance de la filière s'améliore.

L'interdiction d'exporter l'or brut marque un tournant dans la politique minière guinéenne, mais elle pose la question de la capacité de l'État à assurer une transformation inclusive et transparente. Son succès dépendra de la fiabilité énergétique, de l'acceptation des acteurs privés et de la capacité à lutter contre la fraude. Au-delà de la Guinée, c'est tout le modèle extractif ouest-africain qui est interrogé.