Le 1er juillet 2026, les associations de consommateurs sénégalaises ont visité la centrale électrique de West African Energy et l'unité de regazéification d'Elton, deux installations clés de SENELEC. Cette démarche inédite s'inscrit dans un contexte où le gouvernement, sous l'impulsion du Premier ministre Ousmane Sonko, accélère la valorisation des ressources gazières pour garantir la souveraineté énergétique. Au-delà de la simple transparence, cette visite révèle les tensions entre les promesses de développement et la réalité de la distribution des bénéfices du gaz.
SENELEC : la transparence sous pression
Visite inédite des consommateurs dans les infrastructures gazières — entre promesses de souveraineté et défiance citoyenne.
Une ouverture sous pression
La visite organisée par SENELEC à destination des associations de consommateurs constitue un geste rare dans le secteur énergétique ouest-africain. Elle intervient alors que le Sénégal s'apprête à monter en puissance sur le gaz naturel, avec le projet Grand Tortue Ahmeyim (GTA) qui doit entrer en production commerciale. Les associations, longtemps critiques sur la facturation et la qualité de service, ont pu observer de visu les infrastructures de production et de regazéification. Cette initiative répond à une défiance croissante : selon une enquête récente, près de 60% des Sénégalais estiment que les revenus du gaz ne profiteront pas à la population.
La centralité du gaz dans la stratégie énergétique
Le Sénégal mise sur le gaz naturel pour résoudre sa dépendance aux importations de produits pétroliers et pour électrifier les zones rurales. La centrale de West African Energy, opérée par un consortium international, et l'unité d'Elton, qui regazéifie le gaz naturel liquéfié (GNL) importé avant que le GTA ne produise, sont des maillons essentiels. Le gouvernement Sonko a promis que le gaz servira en priorité au marché domestique, contrairement à d'autres pays africains qui exportent la quasi-totalité de leur production. Cette visite permet donc aux représentants des consommateurs de vérifier les capacités réelles de transformation et de distribution.
Les défis de la distribution
Malgré les investissements, le réseau électrique sénégalais reste fragile. Les coupures persistent, et le coût de l'électricité est l'un des plus élevés de la région. Les associations de consommateurs ont notamment interrogé les responsables sur le prix de revient du kilowattheure produit à partir du gaz, en comparaison avec les centrales au fioul. Elton, qui importe du GNL, est confronté à la volatilité des cours mondiaux, ce qui complique la stabilisation des tarifs. La visite a mis en lumière un paradoxe : le Sénégal dispose de ressources gazières abondantes, mais leur exploitation n'a pas encore entraîné une baisse significative des factures pour les ménages.
Un enjeu géopolitique régional
Le gaz sénégalais s'inscrit dans une compétition plus large en Afrique de l'Ouest. La Mauritanie, copropriétaire du GTA, et le Sénégal doivent coordonner leurs stratégies de commercialisation. Parallèlement, des pays comme le Nigeria ou le Ghana cherchent à attirer les investissements gaziers. La visite des consommateurs intervient alors que des partenaires étrangers, notamment chinois et européens, courtisent Dakar pour des accords de long terme. La transparence exigée par la société civile devient un atout diplomatique : un Sénégal qui montre sa capacité à gérer ses ressources de manière inclusive renforce sa crédibilité face aux investisseurs.
Les leçons de l'histoire récente
En mai dernier, Ousmane Sonko annonçait en Conseil des ministres que le gouvernement privilégiait "une réponse fondée sur l’accélération de la valorisation des ressources". Cette déclaration faisait suite à des mois de débats sur la stratégie gazière. La visite du 1er juillet peut être lue comme une première concrétisation de cette accélération : non seulement produire, mais aussi rendre des comptes. Les associations, dont certaines avaient manifesté contre la hausse des tarifs en 2025, jouent désormais un rôle de contre-pouvoir technique, ce qui était impensable il y a encore trois ans. Cette évolution reflète une maturité démocratique et une exigence de redevabilité qui pourraient faire école dans la région.
Des interrogations persistantes
Cependant, cette transparence a ses limites. Les associations n'ont pas eu accès aux contrats d'achat d'électricité ni aux clauses de partage de production avec les opérateurs privés. Or, c'est dans ces documents que se joue la souveraineté réelle : les marges des producteurs, les prix de cession du gaz à l'État, les mécanismes de révision. La visite a montré les machines, mais pas les feuilles de calcul. Le gouvernement assure qu'une réforme du secteur électrique est en cours, avec la création d'un régulateur indépendant. Les consommateurs, eux, attendent des actes.
Cette initiative de SENELEC, si elle ne résout pas à elle seule la question de la souveraineté énergétique, ouvre une brèche dans la culture du secret qui entoure souvent les industries extractives en Afrique. Elle pose une question centrale : le gaz sénégalais deviendra-t-il un levier de développement pour tous, ou reproduira-t-il les schémas d'enclave qui ont marqué le pétrole au Nigeria ou le diamant en Sierra Leone ? La réponse dépendra moins des infrastructures que de la capacité des institutions à intégrer durablement les citoyens dans la gouvernance des ressources.