Le champ gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA), partagé entre le Sénégal et la Mauritanie, a expédié neuf cargaisons de gaz naturel liquéfié (GNL) au deuxième trimestre 2026, soit une moyenne d’une tous les dix jours. Cette montée en puissance confirme la stabilisation de l’unité flottante de liquéfaction après les aléas techniques du démarrage. Mais cette performance industrielle contraste avec le paradoxe sénégalais : le pays importe encore du gaz alors qu'il devient exportateur, suscitant des discussions sur la priorité d'approvisionnement local.
GTA : le pari gazier à l’épreuve de la souveraineté
Neuf cargaisons de GNL en un trimestre, mais le Sénégal importe encore du gaz. La montée en puissance du champ Grand Tortue Ahmeyim interroge la priorité locale.
Selon une mise à jour opérationnelle de Kosmos Energy, le complexe GTA a produit et chargé neuf cargaisons de GNL et une cargaison de condensat entre avril et juin 2026, se situant dans le haut des prévisions. Au premier trimestre, le champ avait déjà produit 9,5 cargaisons brutes de GNL, et un record mensuel de quatre cargaisons a été atteint en mai. L’objectif annuel de 32 à 36 cargaisons semble à portée si la cadence se maintient. Parallèlement, les coûts d’exploitation ont baissé de plus de 50 % sur un an, signe d’une optimisation industrielle après les difficultés techniques des premières années.
Ce rythme soutenu renforce la crédibilité de GTA sur le marché mondial du GNL, où l’arbrage entre l’Europe et l’Asie reste structurant. Les volumes sont écoulés via des contrats à moyen terme dirigés par BP Gas Marketing, principalement vers des acheteurs européens et asiatiques. Dans un contexte de reconfiguration des flux gaziers depuis le conflit ukrainien, chaque nouvelle source d’approvisionnement est scrutée. GTA s’affirme ainsi comme le premier hub gazier de l’Afrique de l’Ouest atlantique, avec un potentiel d’extension en phase 2.
Mais cette fulgurance exportatrice contraste avec la situation intérieure sénégalaise. Le Premier ministre Ousmane Sonko a dénoncé en mai devant l’Assemblée nationale le paradoxe d’un pays producteur qui importe encore du gaz. Des négociations sont en cours avec BP pour que le Sénégal puisse prélever prioritairement sa part de production. « On a démarré les discussions avec BP, particulièrement Cosmos en ce qui concerne GTA », a-t-il précisé. Le gouvernement accélère également la phase 1+ du projet, dédiée à l’approvisionnement du marché local, notamment via une centrale électrique terrestre. Cette question de souveraineté énergétique est cruciale pour un pays où l’accès à l’électricité reste inégal.
Pour le Sénégal et la Mauritanie, les recettes fiscales et les redevances issues du GNL pourraient significativement améliorer les équilibres budgétaires. Mais la répartition des revenus entre les deux États, ainsi que la part réservée au marché intérieur, sont des sujets sensibles. Le projet étant transfrontalier, la gouvernance partagée ajoute une couche de complexité. Par ailleurs, l’affirmation de GTA sur la scène gazière mondiale pose la question du positionnement géopolitique de la région : attirer davantage d’investissements extractifs ou prioriser la transition énergétique locale ?
La tendance à la baisse des coûts d’exploitation et la maîtrise technique de l’unité FLNG sont des signaux positifs pour les investisseurs. Kosmos Energy, qui détient une participation, voit sa rentabilité s’améliorer. Cependant, la volatilité des prix du GNL et la concurrence d’autres projets africains — notamment au Mozambique et au Nigeria — imposent une vigilance sur la compétitivité à long terme de GTA. La clé réside dans la capacité des partenaires à concilier les objectifs commerciaux avec les aspirations de développement des deux pays hôtes.
GTA illustre le dilemme classique des pays producteurs de ressources extractives : comment faire d’une manne exportatrice un levier de développement local ? Alors que le monde s’achemine vers une décarbonation progressive, la fenêtre d’opportunité pour monétiser le gaz africain se réduit. Le Sénégal et la Mauritanie devront trancher entre la maximisation des recettes à court terme et la construction d’une souveraineté énergétique durable, un équilibre qui déterminera l’héritage de ce projet titanesque.