Le projet gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA), développé conjointement par le Sénégal et la Mauritanie, devrait enregistrer entre 8 et 9 cargaisons de gaz naturel liquéfié (GNL) au deuxième trimestre 2026, selon un rapport de Kosmos Energy publié le 5 mai. Cette performance dépasse la capacité nominale initiale de 2,7 millions de tonnes par an, atteignant désormais environ 2,85 millions de tonnes. Ce bond de production intervient dans un contexte où le Sénégal vient de connaître un excédent commercial historique en mars 2026, porté par le pétrole et l'or, et où les deux pays cherchent à tirer parti de leurs hydrocarbures pour renforcer leur souveraineté énergétique.

Infographie — Gaz naturel

Les chiffres publiés par Kosmos Energy confirment une montée en régime accélérée du GTA. Au premier trimestre 2026, 9,5 cargaisons de GNL ont déjà été exportées, conformément aux prévisions. Pour l'ensemble de l'année, les partenaires — BP, Petrosen et la Société mauritanienne des Hydrocarbures — maintiennent une fourchette de 32 à 36 cargaisons, avec un volume moyen de 170 000 m³ par cargaison. La production nette du projet a atteint près de 17 000 barils équivalent pétrole par jour, soutenue par des conditions climatiques favorables et une amélioration progressive des opérations. Ces résultats indiquent que le GTA non seulement tient ses promesses, mais les dépasse, ce qui en fait un actif stratégique pour les deux pays.

Ce dynamisme s'inscrit dans une mutation plus large de l'économie sénégalaise. En mars 2026, le Sénégal a enregistré un excédent commercial de 183,8 milliards de FCFA, une première historique, porté par les exportations de pétrole brut du champ Sangomar et d'or. Le GTA vient ajouter une nouvelle source de revenus en devises, tout en offrant une alternative au gaz de pétrole liquéfié (GPL) importé, qui pèse sur la balance commerciale. Cependant, le gouvernement sénégalais fait face à un dilemme : alors que les recettes pétrolières et gazières augmentent, il maintient un gel des prix du carburant, ce qui alourdit les subventions budgétaires. Selon un article récent, ces subventions pourraient tripler en 2026, absorbant une part croissante des gains issus des hydrocarbures.

Pour la Mauritanie, le GTA représente une opportunité similaire de diversification économique, dans un pays historiquement dépendant des mines et de la pêche. Les condensats, coproduits du gaz, font également l'objet d'une exploitation : une première cargaison a été enlevée par BP au premier trimestre, et deux autres sont prévues dans l'année par Kosmos Energy et les compagnies nationales. Ces revenus supplémentaires pourraient aider Nouakchott à réduire son déficit budgétaire et à financer des infrastructures énergétiques.

D'un point de vue régional, le GTA renforce la position de l'Afrique de l'Ouest sur le marché mondial du GNL, alors que la demande européenne croît en raison de la diversification des sources d'approvisionnement. Le projet est l'un des premiers grands champs gaziers en eaux profondes au monde, et son succès opérationnel pourrait attirer davantage d'investissements dans l'exploration en aval, notamment sur la marge atlantique. La Banque d'investissement et de développement de la CEDEAO (BIDC) a d'ailleurs récemment accordé un prêt de 20 milliards de FCFA à la Banque nationale de développement économique du Sénégal (BNDE) pour soutenir les PME, dans une logique de renforcement du tissu économique local autour des hydrocarbures.

Toutefois, des défis subsistent. La montée en puissance du GTA dépend encore de la fiabilité des installations en haute mer et de la régularité des conditions climatiques. Par ailleurs, la question de la redistribution des revenus reste cruciale : les populations locales, notamment dans la région de Saint-Louis au Sénégal et en Mauritanie, attendent des retombées tangibles en termes d'emplois et de services publics. La transparence dans la gestion des recettes gazières sera un test pour la crédibilité des gouvernements.

Enfin, le GTA illustre une tendance plus large : les pays producteurs d'Afrique de l'Ouest cherchent à maximiser la valeur ajoutée locale, en transformant une partie du gaz sur place plutôt que de l'exporter brut. Le Sénégal envisage ainsi la construction d'une usine de fertilisants et d'un complexe pétrochimique, ce qui pourrait réduire sa dépendance aux importations d'engrais et d'ammoniac. Cette stratégie d'industrialisation par le gaz est également poussée au Nigeria et au Ghana, créant une dynamique régionale de valorisation des ressources.

Le GTA n'est pas seulement un projet gazier de plus : il symbolise la capacité des États ouest-africains à coopérer pour exploiter des ressources transfrontalières, tout en posant les bases d'une souveraineté énergétique. Alors que le Sénégal et la Mauritanie engrangent les premiers fruits de cette aventure, la question centrale reste de savoir si ces richesses souterraines pourront être converties en développement durable pour les populations, dans un contexte de transition énergétique mondiale.