Avec une production de GNL atteignant 2,85 millions de tonnes par an, le projet Greater Tortue Ahmeyim (GTA) dépasse sa capacité nominale dès le premier trimestre 2026. Cette performance, annoncée par Kosmos Energy le 5 mai, intervient dans un contexte de tensions sur la répartition des bénéfices et d’accélération des infrastructures domestiques. Elle illustre les défis persistants de la souveraineté énergétique en Afrique de l’Ouest.
GTA : le gaz ouest-africain dépasse les prévisions
Une production record qui interroge la souveraineté énergétique régionale
Le projet GTA illustre le paradoxe des pays producteurs ouest-africains : une capacité d’exportation record, mais un accès domestique encore limité. La phase 1+ vise à réserver une part de la production aux marchés intérieurs, un test décisif pour la souveraineté énergétique régionale.
Une montée en puissance plus rapide que prévu
Le projet gazier GTA, développé conjointement par le Sénégal, la Mauritanie et les majors bp, Kosmos Energy ainsi que les sociétés nationales PETROSEN et SMH, a livré 9,5 cargaisons de GNL entre janvier et mars 2026. Ce rythme, conforme aux prévisions annuelles de 32 à 36 cargaisons, confirme la maîtrise opérationnelle du site. La production nette de 17 000 barils équivalent pétrole par jour reflète des conditions climatiques favorables et une amélioration progressive des procédés d’extraction et de liquéfaction. Les premières cargaisons de condensats, enlevées par bp et prévues pour Kosmos Energy et les compagnies nationales, ajoutent une nouvelle source de revenus, même si leur volume reste modeste.
Les marchés domestiques en ligne de mire
Au-delà des records d’exportation, l’attention se porte désormais sur la phase 1+ du projet, qui vise à réserver entre 20 et 25 % de la production aux marchés intérieurs sénégalais et mauritaniens. Cette orientation répond à une revendication ancienne des deux États, qui souhaitent utiliser le gaz pour améliorer l’accès à l’électricité et réduire la dépendance aux énergies importées. Au Sénégal, la construction d’une centrale électrique terrestre – dont l’emplacement précis n’a pas été divulgué – matérialise cette ambition. Le gouvernement sénégalais, sous la direction du Premier ministre Ousmane Sonko, a réaffirmé le 7 mai 2026 (lors d’un Conseil des ministres) sa volonté d’accélérer la valorisation des ressources nationales, un signal fort pour les partenaires industriels.
Un contexte politique et fiscal sous tension
La performance du GTA intervient dans un climat de renégociation des contrats pétroliers et gaziers en Afrique de l’Ouest. Le Sénégal, en particulier, a multiplié les initiatives pour augmenter la part de l’État dans les revenus extractifs, tandis que la Mauritanie cherche à consolider son cadre législatif. Les alertes médiatiques récentes, bien que fragmentaires, montrent une montée des discours souverainistes : le 22 mai 2026, le Sénégal a reproché à certains pays occidentaux de vouloir imposer des valeurs sociétales, un message qui peut être lu comme un avertissement sur les conditionnalités liées aux investissements. Dans ce jeu d’équilibre, les compagnies pétrolières doivent composer avec des exigences accrues de transparence et de redistribution.
Les retombées économiques attendues
Pour le Sénégal et la Mauritanie, le GTA représente une manne budgétaire significative. À pleine capacité, les recettes fiscales et les redevances pourraient représenter plusieurs centaines de millions de dollars par an, un apport crucial pour des économies confrontées à l’endettement et aux chocs climatiques. Cependant, ces revenus dépendent des prix du GNL sur les marchés asiatiques et européens, qui restent volatils. La guerre en Ukraine et la transition énergétique mondiale créent une fenêtre d’opportunité, mais aussi un risque de dépendance excessive aux hydrocarbures dans un monde qui se décarbone.
Les défis de la gouvernance et de l’intégration régionale
L’enjeu dépasse le simple partage de la rente. Le GTA est le premier grand projet gazier transfrontalier en Afrique de l’Ouest, ce qui implique une coordination institutionnelle inédite. La gestion des revenus, le monitoring environnemental et la redistribution territoriale des bénéfices (notamment vers les zones côtières) sont autant de tests pour la gouvernance régionale. Par ailleurs, le projet phase 1+ doit encore surmonter des obstacles techniques et financiers : la construction d’un gazoduc terrestre reliant le terminal flottant aux réseaux nationaux n’est pas finalisée, et son financement reste à boucler.
Vers une révision des modèles de partenariat
La bonne tenue des opérations au premier trimestre 2026 renforce la position des partenaires privés, mais elle alimente aussi les revendications des États pour une révision des termes contractuels. L’exemple du Ghana, qui a renégocié ses contrats pétroliers en 2025, montre que les pays producteurs cherchent à capter une part plus importante de la valeur ajoutée en aval. Le Sénégal et la Mauritanie pourraient s’inspirer de ce précédent pour ajuster les clauses de partage de production, notamment sur les condensats, un produit dont la taxation est souvent moins encadrée.
Le gaz comme levier de transition énergétique ?
À plus long terme, le GTA pose la question du rôle du gaz naturel dans la stratégie énergétique ouest-africaine. Si le Sénégal vise une électricité accessible à tous d’ici 2035, le gaz domestique permettrait de remplacer le fioul lourd et le diesel, très coûteux et polluants. Mais cette transition bute sur le manque d’infrastructures de distribution et sur le coût initial des investissements. La phase 1+ pourrait amorcer une dynamique vertueuse, à condition que les populations locales en bénéficient réellement, et non seulement les industries extractives.
L’équilibre géopolitique régional
Enfin, le GTA modifie les équilibres géopolitiques dans la sous-région. Il renforce la position du Sénégal comme hub énergétique potentiel, tandis que la Mauritanie, moins industrialisée, cherche à attirer des investissements dans les industries associées (chimie, engrais). La concurrence entre les deux pays pour les retombées économiques, bien que tempérée par une gestion conjointe, reste un facteur de tension latent. Des médias comme 7sur7.be ont relayé des accusations sénégalaises de partialité dans l’attribution des contrats, sans confirmation officielle.
Le GTA s’impose comme un projet emblématique, dont la performance opérationnelle dépasse les espoirs initiaux. Mais le véritable test réside dans sa capacité à transformer les ressources naturelles en développement durable pour les populations. Alors que la phase 1+ se profile, la question de la souveraineté énergétique – maîtrise des prix, accès universel, autonomie décisionnelle – reste plus que jamais au cœur des débats. L’Afrique de l’Ouest regarde ce baromètre régional, dont les indicateurs détermineront les futurs investissements dans le secteur extractif.