Mediterranean Shipping Company (MSC) a lancé le 28 juillet un service maritime dédié, l'Afungi Shuttle, pour approvisionner le site du Mozambique LNG, dont TotalEnergies a relancé la construction en janvier 2026 après cinq ans de force majeure. Ce corridor logistique de 20 milliards de dollars révèle l'ampleur des infrastructures nécessaires aux grands projets gaziers africains et pose la question des capacités des États ouest-africains, notamment le Sénégal et la Mauritanie, à soutenir le développement de leurs propres ressources.
Mozambique LNG : le test logistique qui interroge l’Afrique de l’Ouest
Un corridor maritime dédié pour un chantier de 20 milliards — et des leçons pour le Sénégal et la Mauritanie.
Sénégal et Mauritanie veulent développer leurs propres ressources gazières (Grand Tortue Ahmeyim, etc.).
Le Mozambique déploie un corridor maritime dédié de 20 milliards $. Les États ouest-africains disposent-ils de capacités portuaires et de transport équivalentes ?
Sans infrastructures logistiques à la hauteur, les projets gaziers ouest-africains risquent retards et surcoûts.
« Le corridor d’Afungi est un révélateur : il montre l’écart entre l’ambition et la réalité logistique en Afrique de l’Ouest. »
Un maillon logistique pour un chantier géant
Le lancement par MSC de l'Afungi Shuttle, reliant directement le site d'Afungi aux ports de Nacala et Maputo, est bien plus qu'une simple nouvelle ligne maritime. Il incarne la phase de reprise concrète du projet Mozambique LNG, dont TotalEnergies est l'opérateur avec une participation de 26,5 %. Ce service dédié permet d'acheminer équipements surdimensionnés, modules de traitement, structures métalliques et fournitures industrielles en provenance des centres de fabrication d'Europe, d'Asie et du Moyen-Orient. La mise en place d'un guichet unique de transport, via un seul prestataire, vise à réduire la complexité et les délais pour les dizaines de sous-traitants intervenant sur le site. C'est un indicateur fort que le chantier sort de la phase de préparation pour entrer dans celle de construction intensive.
TotalEnergies et la relance africaine du gaz
Pour TotalEnergies, la reprise du projet mozambicain intervient après des années de crise sécuritaire dans la province de Cabo Delgado. L'attaque de Palma en mars 2021 avait conduit à la déclaration de force majeure. La sécurisation progressive de la zone par les forces rwandaises et la SADC a permis de lever cette contrainte en 2025. En relançant le chantier, le groupe français confirme son pari sur le gaz naturel liquéfié comme énergie de transition, malgré les pressions climatiques. Cette dynamique ne concerne pas seulement l'Afrique australe : elle est scrutée de près par les pays d'Afrique de l'Ouest, en particulier le Sénégal et la Mauritanie, qui développent le champ gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA) avec bp et Kosmos Energy.
Quels enseignements pour le Sénégal et la Mauritanie ?
L'expérience mozambicaine offre des leçons précieuses pour les États ouest-africains. D'abord, la question logistique : GTA, situé à la frontière maritime entre le Sénégal et la Mauritanie, nécessitera des infrastructures portuaires et des services de transport maritime spécialisés pour ses modules flottants et ses équipements. À ce jour, les deux pays ne disposent pas d'un hub logistique comparable à celui développé par MSC au Mozambique. Ensuite, le défi sécuritaire : si le Sénégal n'a pas connu d'insurrection comparable, la stabilité de la région est un prérequis pour attirer les investissements, comme l'a montré l'arrêt du projet en Mozambique. TotalEnergies a dû négocier un accord avec le gouvernement mozambicain pour la sécurisation du site, un précédent qui pourrait influencer les clauses des contrats gaziers en Afrique de l'Ouest.
Un enjeu de souveraineté énergétique régionale
Au-delà des aspects techniques, la relance du Mozambique LNG interroge la capacité des États ouest-africains à maîtriser leur chaîne de valeur gazière. Le Sénégal et la Mauritanie ont misé sur le gaz comme levier de développement économique, avec des premières exportations attendues courant 2027-2028. Mais la complexité des projets – GTA représente un investissement de plusieurs dizaines de milliards de dollars – exige des compétences locales en matière de logistique, de sécurité et de régulation. Le manque d'infrastructures portuaires profondes et de main-d'œuvre qualifiée pourrait freiner le déploiement de services comme l'Afungi Shuttle dans la sous-région. Par ailleurs, la dépendance vis-à-vis de partenaires étrangers pour la logistique et le transport maritime pose la question de la souveraineté : les États peuvent-ils développer des solutions locales ou doivent-ils s'en remettre à des opérateurs internationaux ?
Un signal pour les investisseurs
L'initiative de MSC est aussi un signe de confiance dans le secteur gazier africain, malgré les incertitudes climatiques et les appels à une sortie des énergies fossiles. En offrant un service dédié, l'armateur suisse mise sur la continuité du chantier et sur la perspective d'un marché régional du GNL. Pour les pays d'Afrique de l'Ouest, cela renforce l'idée que le gaz est perçu comme une opportunité d'investissement à long terme, à condition que les conditions de sécurité et de stabilité soient réunies. Cependant, le précédent mozambicain rappelle que ces projets sont exposés à des risques politiques et sécuritaires majeurs, ce qui devrait inciter les États à diversifier leurs partenaires et à renforcer leur propre capacité de gestion.
Le lancement de l'Afungi Shuttle est une pièce de plus dans le puzzle gazier africain. Il montre que les grands projets reprennent, mais aussi que leur succès dépend de chaînes logistiques sophistiquées et d'une stabilité politique régionale. Alors que le Sénégal et la Mauritanie s'approchent de la première production, ils doivent observer attentivement les solutions mises en œuvre au Mozambique pour anticiper leurs propres besoins. La question demeure : ces États sauront-ils créer les conditions d'une exploitation souveraine de leurs ressources, ou resteront-ils dépendants de l'ingénierie et de la logistique étrangères ?