Avec 33,1 % des livraisons de gaz naturel à l’Espagne sur les cinq premiers mois de 2026, l’Algérie conforte sa place de leader, devançant les États-Unis et la Russie. Au même moment, le Sénégal et la Mauritanie, via le projet Grand Tortue Ahmeyim (GTA), tentent d’accélérer la mise en valeur de leurs réserves. Mais l’écart de volume et de maturité industrielle reste considérable, posant la question de la souveraineté énergétique régionale et de la capacité des pays ouest-africains à peser sur un marché dominé par des poids lourds.

Infographie — Gaz naturel

Les données publiées par le gestionnaire du réseau de transport espagnol (Enagás) pour le mois de mai 2026 illustrent un mouvement de fond : l’Algérie a augmenté ses exportations vers l’Espagne de 64,2 % par rapport à mai 2025, couvrant 42,6 % de la demande du pays ibérique. Le gazoduc Medgaz et les livraisons de GNL par méthanier ont acheminé 13 367 GWh, soit une hausse de 27,3 % sur un an via l’interconnexion d’Almeria. Ce rebond confirme la stratégie algérienne de reconquête du marché européen après la crise de 2022-2023, où le pays avait perdu des parts au profit du GNL américain et russe. En cinq mois, l’Algérie a envoyé 50 000 GWh, soit 11 % de plus qu’en 2025.

Dans ce paysage, le Sénégal et la Mauritanie font figure de nouveaux entrants. Le magazine espagnol relevait que, pour la première fois, le Sénégal figure parmi les fournisseurs de gaz de l’Espagne en mai 2026, aux côtés du Nigeria, de l’Angola, du Cameroun ou de la Guinée équatoriale. Aucun volume n’est encore précisé, mais le simple fait que le Sénégal apparaisse dans la liste officielle des pays exportateurs vers l’Espagne marque une étape. Le projet GTA, dont la première phase a connu des retards techniques et juridiques, commence à livrer du gaz sous forme de GNL. Cependant, les quantités restent modiques : le terminal flottant Golar Gimi, initialement prévu pour 2023, n’a commencé à exporter qu’en début 2026, selon plusieurs sources concordantes.

Du côté sénégalais, l’urgence est politique. Le 7 mai 2026, le Premier ministre Ousmane Sonko a annoncé en Conseil des ministres que le gouvernement privilégiait une « accélération de la valorisation des ressources » pour répondre à la crise énergétique locale et aux besoins de devises. Cette déclaration s’inscrit dans un contexte de tensions avec l’Occident, comme en atteste la passe d’armes diplomatique autour de la question des droits humains. Mais elle traduit aussi une volonté de ne pas laisser la manne gazière filer uniquement vers l’export sans bénéfices tangibles pour l’économie nationale.

Un chassé-croisé géopolitique

Le marché espagnol illustre la recomposition des flux mondiaux de gaz. Les États-Unis, troisièmes fournisseurs en mai 2026, ont vu leurs ventes chuter de moitié par rapport à mai 2025, à 4763 GWh. La Russie, elle, a rebondi à la deuxième place avec 8726 GWh, profitant de la moindre tension politique avec Madrid et de la fin des restrictions maximalistes. L’Algérie tire son épingle du jeu en jouant la carte de la proximité et de la fiabilité. Pour le Sénégal et la Mauritanie, l’enjeu est de pénétrer ce marché sans se faire marginaliser par la concurrence des grands producteurs.

Le gaz naturel liquéfié sénégalais et mauritanien pourrait trouver un débouché naturel en Europe, mais à condition de proposer des volumes suffisants et des prix compétitifs. Or, les coûts de production du GTA, estimés à près de 7 milliards de dollars pour la première phase, sont élevés. Le partenariat entre BP, Kosmos Energy, la Société des Pétroles du Sénégal (Petrosen) et la Société Mauritanienne des Hydrocarbures (SMH) doit aussi composer avec un partage des recettes complexe. La Mauritanie, qui a déjà connu des différends avec les compagnies pétrolières sur le champ de Chinguetti, surveille de près la rentabilité.

Souveraineté énergétique régionale : un horizon encore lointain

La question de la souveraineté énergétique ne se limite pas à l’export. Le Sénégal, confronté à des délestages récurrents, espère utiliser une partie de sa production gazière pour alimenter ses centrales électriques, réduisant ainsi sa dépendance au fioul importé. Mais les infrastructures de transport et de distribution intérieure restent insuffisantes. Le projet de gazoduc régional ouest-africain (WAGP), qui relie le Nigeria au Ghana, pourrait être étendu au Sénégal, mais il n’a pas avancé.

Le contraste avec l’Algérie, qui dispose d’un réseau dense de gazoducs et d’une longue expérience contractuelle, est saisissant. L’Algérie exporte via Medgaz (direct vers l’Espagne) et Transmed (vers l’Italie), et peut aussi livrer du GNL depuis ses quatre usines de liquéfaction. Le Sénégal et la Mauritanie, eux, dépendent d’une seule installation flottante. La diversification des clients est également un enjeu : l’Espagne n’achète qu’une fraction du GNL sénégalais, le reste allant probablement sur le marché spot asiatique.

L’entrée du Sénégal dans la liste des fournisseurs de l’Espagne, même modeste, ouvre une nouvelle page pour le gaz ouest-africain. Mais pour que cette ressource devienne un levier de souveraineté et non une simple rente d’exportation, les gouvernements de Dakar et Nouakchott devront relever des défis industriels, juridiques et géopolitiques. La maturation du marché gazier régional – combinée à l’essor du GNL en Afrique de l’Est et au Nigeria – pourrait rebattre les cartes à l’horizon 2030, mais l’Algérie, forte de son infrastructure et de sa position, semble partie pour dominer encore longtemps le bassin méditerranéen.