Avec 110,74 millions de tonnes exportées en 2025, les États-Unis sont devenus le premier exportateur mondial de GNL, devançant le Qatar et l'Australie. Le commerce mondial du gaz naturel liquéfié a atteint un record de 436,98 millions de tonnes, porté par une demande européenne en forte hausse (+26,1 millions de tonnes). Dans ce contexte de recomposition profonde, le Sénégal et la Mauritanie, par l'intermédiaire du projet Grand Tortue Ahmeyim (GTA), doivent négocier leur entrée sur un marché de plus en plus concurrentiel, où les délais et le positionnement stratégique seront cruciaux.
États-Unis : nouveau roi du GNL
En 2025, les États-Unis ont détrôné le Qatar et l’Australie. Le Sénégal et la Mauritanie, via le projet GTA, doivent s’imposer sur un marché record.
⏳ La recomposition du GNL
⚡ Le défi du projet GTA
Grand Tortue Ahmeyim (Sénégal & Mauritanie) doit entrer sur un marché dominé par les États-Unis, le Qatar et l’Australie. La fenêtre est étroite.
Le Sénégal affiche une croissance solide mais une dette élevée. Le succès du GNL est crucial pour ses finances publiques.
Une offre américaine qui redessine la carte du GNL
Le rapport annuel de l'International Gas Union (IGU) confirme une évolution majeure : les États-Unis ont ravi au Qatar la première place des exportateurs de GNL en 2025, avec 110,74 millions de tonnes exportées, soit 27% de plus qu'en 2024. Cette progression s'explique par la montée en puissance des capacités de liquéfaction sur la côte du Golfe du Mexique, où de nouveaux trains sont entrés en service. La croissance globale du commerce de GNL, à 6,3%, est la plus rapide depuis 2022, alimentée avant tout par la demande européenne, qui a bondi de 26,1 millions de tonnes pour atteindre 126,2 millions de tonnes. L'Europe cherche ainsi à compenser la baisse des approvisionnements en gaz russe, une tendance qui devrait se poursuivre en 2026 selon les prévisions.
Le Qatar et l'Australie, bien qu'en recul, conservent des positions solides : le premier reste un fournisseur clé de l'Europe, l'Australie bénéficie de sa proximité avec les marchés asiatiques. Mais le marché est désormais plus encombré, avec de nombreux nouveaux projets en développement, notamment en Afrique.
Le projet GTA : une fenêtre d'opportunité sous pression
Pour le Sénégal et la Mauritanie, le projet Grand Tortue Ahmeyim (GTA), dont le premier gaz est attendu pour 2024-2025, vise à produire du GNL à partir des immenses réserves du bassin de Mauritanie et du Sénégal. Cependant, l'arrivée massive du GNL américain bouleverse les équilibres. Les analystes soulignent que la compétitivité du GTA dépendra de sa capacité à réduire ses coûts et à sécuriser des contrats de long terme, dans un marché où l'abondance relative de l'offre pèse sur les prix.
Les autorités sénégalaises en ont conscience. En mai 2026, le Premier ministre Ousmane Sonko a réaffirmé la volonté du gouvernement d'accélérer la valorisation des ressources gazières, afin de maximiser les retombées économiques. Cette accélération se heurte toutefois à des défis techniques et géopolitiques : le GTA est un projet complexe en eaux profondes, et les partenaires (BP, Kosmos Energy, Petrosen, SMHPM) doivent composer avec les aléas de la construction et les exigences de contenu local.
Souveraineté énergétique et enjeux régionaux
Au-delà des recettes d'exportation, le gaz doit aussi servir la souveraineté énergétique du Sénégal et de la Mauritanie. Les deux pays souffrent d'un déficit chronique en électricité et voient dans le gaz une solution pour diversifier leur mix énergétique et réduire leur dépendance aux importations de produits pétroliers. Mais le contexte mondial incite à la prudence : si les prix du GNL restent attractifs, la concurrence américaine et qatarie pourrait limiter les marges de manœuvre des nouveaux entrants.
Par ailleurs, les tensions au Moyen-Orient, notamment l'incident entre l'Iran et le Qatar qui a menacé les approvisionnements européens, rappellent que la sécurité énergétique est un enjeu géopolitique. L'Europe cherche à sécuriser des sources alternatives, ce qui profite à des pays comme l'Algérie (10e exportateur mondial), mais aussi potentiellement au Nigeria, à l'Angola et au Mozambique. Le Sénégal et la Mauritanie pourraient bénéficier de cette diversification, à condition de démontrer leur fiabilité.
Des perspectives contrastées
La lecture du marché n'est pas univoque. D'un côté, la demande européenne en GNL devrait rester élevée dans les années à venir, ce qui offre un débouché pour le GTA. De l'autre, les surcapacités potentielles dues à l'expansion américaine et aux projets qataris (notamment l'expansion du champ North Field) pourraient créer une guerre des prix. Les pays producteurs africains, dont le Sénégal et la Mauritanie, doivent donc adapter leur stratégie de commercialisation : plutôt que de miser uniquement sur les exportations spot, ils devraient privilégier des contrats indexés sur le pétrole ou des partenariats avec des acheteurs solvables.
En parallèle, la question du gaz comme transition énergétique reste débattue. Si le GNL émet moins de CO2 que le charbon, il n'est pas neutre. Les pressions des bailleurs de fonds internationaux pour limiter le financement des projets fossiles pourraient freiner les ambitions gazières de la région. L'annonce de Sonko de privilégier « l'accélération de la valorisation des ressources » montre toutefois que le Sénégal entend exploiter ses ressources sans attendre un hypothétique consensus climatique.
La domination américaine sur le marché du GNL est une tendance lourde qui redéfinit les conditions d'accès pour les producteurs émergents. Pour le Sénégal et la Mauritanie, le Grand Tortue Ahmeyim constitue un levier de développement et de souveraineté énergétique, mais il devra s'inscrire dans un marché plus concurrentiel et plus volatile qu'au moment de sa conception. La capacité des deux pays à négocier des contrats avantageux et à maîtriser les coûts déterminera si le gaz devient un moteur de transformation économique ou une manne provisoire.