TotalEnergies a officiellement décalé au troisième trimestre 2026 la commande de 17 navires méthaniers destinés à son projet Mozambique LNG, gelé depuis l’attaque de Palma en 2021. Ce nouveau report, confirmé par des sources industrielles, intervient alors que le groupe assurait en début d’année avoir relancé le chantier. Au-delà du Mozambique, il interroge directement la stratégie gazière de TotalEnergies en Afrique de l’Ouest, où le champ du Grand Tortue Ahmeyim (GTA), entre le Sénégal et la Mauritanie, doit entrer en production en 2027.

Infographie — Gaz naturel

La décision de TotalEnergies de différer sa commande de 17 méthaniers – un investissement de plusieurs milliards de dollars – constitue le signe le plus tangible que le projet Mozambique LNG reste paralysé. Malgré l’annonce officielle de reprise des activités en mai 2026, les conditions sécuritaires dans la province du Cabo Delgado n’ont pas été normalisées. Les groupes djihadistes continuent de mener des attaques sporadiques, et le groupe français n’a pas obtenu des autorités mozambicaines les garanties fermes de sécurisation nécessaires à la relance des travaux de construction. Ce contretemps tranche avec l’optimisme affiché au printemps et rappelle que les mégaprojets gaziers africains restent exposés à des risques politiques et sécuritaires élevés, capables de différer durablement les retombées économiques attendues.

Ce nouvel épisode mozambicain met en lumière un paradoxe régional. Alors que TotalEnergies peine à avancer sur son modèle terrestre lourd, son concurrent Eni capitalise sur des unités flottantes plus flexibles. En mai 2026, Eni annonçait étudier une troisième plateforme flottante de GNL dans le bassin du Rovuma, avec Coral Norte attendue dès 2028. Cette divergence de calendrier illustre la complexité du contexte mozambicain : là où Eni mise sur des infrastructures offshore rapides à déployer et moins vulnérables aux aléas terrestres, TotalEnergies reste engagé dans un projet de grande envergure qui nécessite une stabilité politique et sécuritaire encore absente.

Le retard mozambicain n’est pas sans conséquence pour les projets ouest-africains de TotalEnergies. Le groupe est l’opérateur principal du champ GTA, frontalier entre le Sénégal et la Mauritanie, dont la première phase – une unité flottante de 2,3 millions de tonnes par an – devrait entrer en production en 2027. Or, la commande repoussée des 17 méthaniers pourrait être liée à des arbitrages internes de la flotte. En l’absence de ces navires, TotalEnergies devra soit redéployer sa flotte existante, soit recourir à des affrètements coûteux, ce qui pèsera sur la rentabilité de ses projets. Pour l’Afrique de l’Ouest, cette situation pourrait paradoxalement constituer une opportunité : le groupe pourrait concentrer ses ressources sur GTA, dont la mise en production est plus proche et les risques sécuritaires moindres.

À l’échelle mondiale, ce report complique la stratégie de TotalEnergies, qui misait sur le Mozambique pour renforcer son portefeuille GNL face à la concurrence du Qatar et des États-Unis. Les 17 méthaniers représentent une capacité de transport cruciale pour écouler les 12 à 15 millions de tonnes par an prévues au Mozambique. Sans eux, le groupe doit revoir ses plans d’approvisionnement. Cela intervient dans un contexte où la demande européenne de GNL reste soutenue, et où les projets ouest-africains comme GTA pourraient bénéficier d’une attention renforcée. Toutefois, cette réallocation potentielle comporte aussi des risques : disperser les moyens entre plusieurs théâtres peut fragiliser l’exécution de chaque projet.

La situation mozambicaine et ses répercussions ouest-africaines soulèvent une question plus large sur le modèle de développement gazier en Afrique. Les gigaprojects terrestres, comme Mozambique LNG, offrent des volumes considérables mais sont vulnérables aux instabilités locales. À l’inverse, les projets flottants, plus petits et plus flexibles, permettent de démarrer la production plus rapidement mais avec des volumes moindres. Le choix entre ces deux modèles n’est pas seulement technique : il engage la stratégie des majors et les attentes des États hôtes, qui espèrent des retombées rapides pour transformer leurs économies.

En différant la commande de ses méthaniers, TotalEnergies ne fait pas que reporter une décision logistique : il expose les fragilités structurelles d’un modèle gazier africain qui peine à concilier ambitions industrielles et réalités sécuritaires. Alors que les regards se tournent vers l’Afrique de l’Ouest, la capacité du groupe à mener de front plusieurs mégaprojets sur un continent aux risques hétérogènes reste à démontrer. Ce retard interroge aussi les partenaires publics et privés : jusqu’où peuvent-ils accompagner des projets dont le calendrier est constamment repoussé par des facteurs exogènes ?