Le 25 juin 2026, l'envoyé spécial du président sénégalais a remis un message de paix au président mauritanien, mais les discussions techniques ont révélé une ambition plus profonde : faire du mégaprojet gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA) un levier de souveraineté énergétique. Au cœur des négociations avec l'opérateur BP : la possibilité de réorienter une partie du gaz vers les marchés domestiques, jusqu'ici prioritairement exportés. Ce virage, s'il se concrétise, redessinerait les équilibres entre États et compagnies pétrolières en Afrique de l'Ouest.
GTA : le gaz ouest-africain entre diplomatie et souveraineté
Le 25 juin 2026, l'envoyé spécial sénégalais remet un message de paix à Nouakchott. En coulisses, Sénégal et Mauritanie renégocient avec BP pour réorienter une partie du gaz vers les marchés domestiques.
Les acteurs du rééquilibrage
Le dilemme du GTA
Ce qu'il faut retenir
La visite du ministre sénégalais de l'Énergie, El Hadji Abdourahmane Diouf, à Nouakchott le 25 juin 2026 n'était pas une simple mission de routine. En sa qualité d'envoyé spécial du président Bassirou Diomaye Faye, il a remis au président mauritanien Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani un « message de paix, de fraternité et de raffermissement des liens séculaires ». Mais en marge de cette audience, des réunions techniques ont porté sur le projet gazier GTA, entré en exploitation commerciale et déjà opérationnel pour l'exportation de GNL. Les deux pays cherchent désormais à renégocier les termes avec BP pour que le gaz profite aussi aux populations locales, une inflexion majeure dans la gestion des hydrocarbures ouest-africains.
Cette volonté de rééquilibrage s'inscrit dans un contexte régional de forte demande énergétique. Au Sénégal, le gouvernement d'Ousmane Sonko a réaffirmé en mai 2026 sa détermination à « accélérer la valorisation des ressources nationales », face à des coûts de l'électricité parmi les plus élevés de la sous-région. Le gaz de GTA, avec ses réserves estimées à plus de 15 billions de pieds cubes, est perçu comme la clé pour réduire la dépendance aux importations de produits pétroliers et alléger les finances publiques. La Mauritanie, de son côté, espère également tirer parti de cette ressource pour son développement industriel et électrique.
Mais la route vers une souveraineté énergétique pleine et entière est semée d'obstacles. Le projet GTA est opéré par BP, associé à Kosmos Energy, Petrosen et la Société des Pétroles de Mauritanie (SMHPM). Les contrats initiaux, signés avant la découverte, privilégiaient l'exportation et limitaient la marge de manœuvre des États. Les négociations en cours avec BP pour l'approvisionnement domestique en GNL constituent un test de la capacité des deux pays à renégocier des clauses héritées d'un rapport de force défavorable. Les récentes tensions autour de la redistribution des revenus miniers dans d'autres pays africains rappellent la sensibilité de ces discussions.
Une coopération régionale en construction
La visite de Diouf intervient également dans un cadre de coopération bilatérale renforcée. Depuis la mise en production de GTA, le Sénégal et la Mauritanie ont multiplié les accords de coordination, notamment lors de la réunion ministérielle qui a suivi l'audience présidentielle. Cette dynamique s'inscrit dans un contexte régional plus large, marqué par des accords gaziers et miniers entre voisins sahéliens, comme le montre le récent mémorandum d'entente entre le Sénégal et le Mali pour l'exploration des ressources naturelles. La gouvernance conjointe de GTA pourrait servir de modèle pour d'autres projets transfrontaliers en Afrique de l'Ouest.
Cependant, la question de la maîtrise réelle de la richesse gazière reste posée. Alors que les deux pays ambitionnent de réduire leur facture énergétique et d'attirer des investissements dans les industries locales, les clauses contractuelles et le poids des partenaires étrangers limitent les marges. La capacité des États à orienter une partie de la production vers le marché domestique, sans compromettre la rentabilité du projet pour les investisseurs, sera déterminante. Les prochains mois diront si la diplomatie sénégalaise et mauritanienne parvient à concilier intérêts nationaux et impératifs commerciaux.
Le cas GTA illustre les dilemmes auxquels font face les pays producteurs d'hydrocarbures en Afrique de l'Ouest : comment tirer parti de ressources qui peuvent à la fois financer le développement et renforcer la souveraineté énergétique, sans tomber dans les écueils de la malédiction des ressources ? Alors que la demande énergétique explose dans la région, la réponse à cette question conditionnera non seulement l'avenir du projet, mais aussi la capacité des États à transformer leurs richesses souterraines en développement durable.